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Hiver 2011 : un jeune loup slovène quitte sa meute pour conquérir seul le vaste monde. Son nom est Slavc. Sa robe brun clair tranche sur la neige grisâtre et il se déplace comme une ombre car bouger est une nécessité existentielle. Il va parcourir plus de 1000 kms, traverser 3 pays et des rivières agitées, grimper des cols à plus de 2 500 mètres, emprunter des autoroutes à six voies. De ses yeux jaune résine, encerclant des pupilles noir jais, il n’aura de cesse de scruter l’horizon.
Le phénomène de dispersion chez les juvéniles est une redoutable école de la vie : appréhender une route, un bruit inconnu, faire corps avec sa solitude, dénicher une brèche dans un grillage. Le tout en avançant avec une détermination inflexible collée à la fourrure.

Adam Weymouth s’inscrit dans la grande tradition des « travels writers » anglais. En décidant de marcher dans les pas de Slavc, il nous embarque dans un récit captivant où la place du sauvage reprend le dessus sur notre monde aseptisé. La traduction de Bruno Boudard reflète au plus près le mouvement, une réflexion inspirante sur la migration humaine/animale et la fascination pour le superprédateur. Les échanges avec spécialistes, bergers, directeurs de thèse, biologistes ou chasseurs se multiplient. Pour d’aucuns la réintroduction du sauvage dans les petits villages fera disparaitre les fermes et les gens partiront. Ne restera que la forêt. Et la peur. Pourtant symbole du réensauvagement, la bête a conquis bien des cœurs : une vision en conflit avec celle des habitants partisans d’un repeuplement de leurs campagnes.
Adam Weymouth semble faire route avec un compagnon de voyage perdu de vue depuis trop longtemps. Son téléphone contient les 635 coordonnées de l’explorateur à quatre pattes. L’objectif de cette folle aventure n’est pas de l’imiter mais de voir l’Europe comme lui l’aura vue. Et surtout ne plus réduire la bête à un ensemble de données sans relief mais lui redonner les contours d’un individu propre. Petit à petit il s’assimile à l’animal et n’hésite plus à écrire « moi et lui », « mon loup ». Une intimité particulière s’est installée. L’auteur devient progressivement animal, la métamorphose n’est pas loin.

En foulant le sol autrichien, l’animal fait peu de cas des frontières : il ne les craint pas. Ici les habitants sont hostiles et ne s’en cachent pas : sur ce territoire la devise des braconniers est : « voir, abattre, enterrer et la fermer ». Mal aimé, Slavc continuera sa route direction l’Italie. Le 6 mars 2012 il foulera le plateau de Lessinie dans les Préalpes vénitiennes. Il s’y fixera pour toujours et trouvera sa Juliette près de Vérone. Les habitants qualifieront ce périple d’extraordinaire. Un moment charnière très symbolique qui annoncera le retour du prédateur dans la région. Le plus stupéfiant étant la vitesse à laquelle le mâle et sa femelle repeupleront les terres.
Ce récit foisonnant pulse au rythme des saisons. La Slovénie arbore ses crocus, trèfles des prés, myosotis et boutons d’or trouant les nuées de papillons : une des biodiversités les plus riches d’Europe. Un patchwork foisonnant de champs et de fermes, ou érables, bouleaux et hêtres recouvrent un territoire composé de 30% de forêts : dernier bastion du monde sauvage avec les montagnes. En Italie, des marmottes pataudes et insouciantes bondissent quant à elles au creux des spectaculaires Dolomites.
Partager les mêmes territoires est une émotion indicible : savoir qu’un loup peut vous voir, que d’autres animaux sont là car nous faisons partie d’un seul et même tout. Entendre les aboiements voilés d’un lynx dans les bois c’est déjà s’immiscer dans son monde. Voir autant qu’être vu, où quand l’affût devient un art : celui de ne jamais être déçu !
‘Les loups ne se soucient guère de nous ; pourtant il est impossible pour eux de nous ignorer tant nous conditionnons leur existence et celle de tous les êtres sauvages.’
L’ampleur des catastrophes due au dérèglement climatique terrifie l’écrivain voyageur qui voudrait voir en cette odyssée l’incarnation d’une lueur d’espoir : ce monde naturel devenu si instable ne nous inspire-t-il pas à nouveau des sentiments mêlés de crainte et de vénération ?
Pouvons- nous apprendre à aimer ce que nous avons auparavant le plus honni ?
Le loup réveille quelque chose de profondément enfoui au tréfonds de notre être : une fureur collective, primitive. Contes de fées, réseaux sociaux, tout concourt à stimuler un recoin caché de notre cerveau qui ne cesse d’alimenter une peur alors que la menace a disparu.
Sur cette terre le prédateur prend ce qu’il estime être son dû : sa place. Et pour cause ! Dans la Grotte de Fumane, des os vieux de 40 000 ans ont été retrouvés. À se demander qui du loup ou du mouton peut prétendre le plus légitimement à ce territoire.
« Mars 2025 le statut de protection du loup est baissé. La fuite en avant continue.
L’État envisage de relever à 23% le plafond annuel de prélèvements de loups, après l’avoir déjà porté à 21% en février 2026 (FERUS) »
À hauteur d’animal et d’humain nous prenons conscience de la fragilité du partage des derniers territoires européens. Le Prix Nicolas Bouvier 2026 récompense à juste titre une plume alerte et sensible, convoquant l’histoire on ne peut plus contrariée des hommes et de la bête dans un récit à la croisée de réflexions scientifiques, philosophiques, sociologiques et intimistes.
RICK BASS écrivain prolifique de l’Ouest américain a lui aussi son mot à dire :
‘Puissions-nous ne jamais être jugés aussi durement, ni contraints à une existence aussi stricte, ni prisonniers de frontières aussi implacables que celles que nous nous efforçons d’imposer aux loups’.