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Il fallait toute la verve et la puissance d’évocation d’un spécialiste de la faune sauvage pour nous embarquer dans cette épopée fantastique. À la croisée de l’Histoire, de la science, de la littérature et du cinéma, Alain Sennepin livre ici un ouvrage d’une richesse inouïe. 30 pages de bibliographie : rien que ça ! Pour nourrir sa réflexion sur un sujet passé sous silence : la guerre victorieuse des cachalots menée contre les baleiniers agresseurs il y a près de 200 ans. Cet affrontement fantôme résonnera au sein de très nombreuses communautés tant sur le plan politique, culturel que civilisationnel. Avec cet essai d’investigation truffé de références, l’auteur réinterprète les légendes de certains cétacés : l’occasion de faire émerger la notion de « Première Guerre du Pacifique » qui engloutira le fleuron de l’industrie baleinière américaine. Hommage vibrant à Melville et louange éternelle à ces héros de l’Océan dont le charisme, le courage et la lucidité entrainèrent une improbable victoire contre les humains et leurs navires.
L’histoire de ces affrontements sera marquée par des héros de légende. Mocha-Dick qui inspira Melville, changera le cours de cette guerre : combattant surgi de nulle part et surnommé ‘Scarface’ avec sa balafre de 2,50 mètres. Timor Jack sûr de lui et dominateur à l’intelligence démoniaque ou Spotted Bob au corps massif marqueté de tâches. Les superlatifs abonderont dans cette guerre profonde, ample et puissante agissant sur l’inconscient collectif, induisant terreur et peur panique. Au 19ème siècle, la chasse au cachalot est noble car très risquée. Nantucket port baleinier superpuissant en 1819, ravagé par les flammes en 1846, disparaîtra en 1869.
À l’origine de toute guerre il y a une agression sur un territoire ou un individu : entre 1790 et 1820 les profonds traumatismes subis par de nombreux cétacés survivants appréhendent dès lors chaque navire comme un potentiel ennemi. La capacité communicationnelle des grands mâles alliée au rôle indispensable des femelles agissent de concert en une très étroite coopération coordonnant défense et offensive. Les exploits de l’animal sont inédits : son melon est un bélier très efficace tout comme sa queue. Les clics lents permettent de communiquer à longue distance. En connectant les différents clans ils misent tout sur la notion d’équipe. Conséquences sociales d’une telle chasse ? La fabrication par l’ennemi de générations de cachalots mâles anormalement agressifs.
Tout à ses révélations, Alain Sennepin nous invite également à une réinterprétation complète de Moby-Dick, roman-maelström, odyssée et quête symbolique où réalisme et mysticisme ont su garder leur point d’équilibre. Histoire d’une tentation et d’une damnation, c’est aussi un roman d’aventure. Ouvrage suscitant le plus d’études à travers le monde, l’animal est célèbre mais on ignore l’essentiel : les baleiniers sont les titans et les dieux, le soleil, la mer et le peuple animal. Qui poursuit qui ? Le véritable chasseur du récit est ce léviathan d’une couleur blanche implacable, entrainant méthodiquement ses poursuivants dans un piège mortel. Tout semble écrit et le sort scellé de chacun dès le début de cette tragédie grecque.
L’Histoire écrira une seconde guerre du Pacifique entre 1941 et 1945 alors que le Japon et les USA se livrent une bataille sans merci. Une autre lutte s’engagera entre des baleiniers japonais surarmés contre les cachalots. Entre le 31 mai et le 1er juin 1963, 583 cétacés seront exterminés en 2 jours par un navire-usine russe dans le fameux Japan Ground, véritable ‘maison’ des cachalots entre Hawaï et le Japon.
L’Amérique puissante et optimiste aux forces décuplées par une immigration massive se modernise : Moby-Dick apparaît comme un monde oublié aux accents exotiques n’ayant plus guère rapport avec la modernité du moment. Au cinéma le film de John Huston de 1956 rend hommage à la formidable intelligence de l’animal tout en traduisant le souffle épique de l’épopée suscitant ENFIN un écho dans la société. En 1964 le regard sur les orques change, en 1970 Paul Watson devient figure emblématique d’un combat pour la protection des habitants des océans. En 2013 un journaliste dira du chef-d’œuvre littéraire qu’il
« met en lumière nos obsessions meurtrières, () nos impulsions violentes, notre faiblesse morale et notre inévitable autodestruction ».
Dans cet ouvrage écrit en 2020, Alain Sennepin dit des USA qu’ils ont basculé dans un hubris hors de contrôle et « qu’aujourd’hui nous en sommes à une phase de fatigue civilisationnelle et de désarroi écologique ». On ne peut guère écrire constat plus vrai. À l’heure où la France brûle de toute part, ces mots résonnent dangereusement. La température de l’eau augmente, les cours d’eau sont asséchés, une faune merveilleuse grille dans la Forêt de Fontainebleau sans que personne n’en parle au journal télévisé.
Selon le grand océanographe François Sarano, il y a autant d’umwelt que d’individus construisant leur propre monde de par leurs actions qu’ils portent sur leur environnement. À la différence des sociétés humaines, l’ethos et le comportement ne disposent guère les cachalots à des pulsions guerrières. Les cétacés n’ont pas l’esprit belliqueux, ne combattent pas au sein de gros bataillons : lors de cette Première Guerre du Pacifique ils ont tout simplement développé un système de défense puissant et invisible.
Grâce à cet ouvrage passionnant, maintenant nous savons.
Et nous ne sommes pas prêts d’oublier.
Plonger dans cet ouvrage c’est ressentir la force du cachalot . Épuisé aux Editions de l’Onde (un comble !), il ferait un scénario de film parfait. L’auteur nourrit depuis des années une passion égale pour le tigre dont il parle abondamment dans son blog.
Un conseil, régalez-vous de ses articles.