
Article à paraître dans
« la Gazette des Grands Prédateurs »
de l’association FERUS

Une jeune femelle lynx boreal vient d’être relâchée dans le massif des Vosges. Une « première » dans cette région où l’espèce menacée strictement protégée décline, ne comptant qu’une dizaine d’individus.
Quelle est la situation du fantôme des forêts aujourd’hui ? Avec ses oreilles triangulaires surmontées de fins pinceaux noirs encadrant des yeux d’or, le grand fauve se fait discret. Insaisissable, énigmatique et méconnu il sait se camoufler grâce à ses cinq motifs de pelage différents. Quasi impossible à observer, il est en France le 3ème plus grand carnivore après l’ours brun et le loup gris. Une place qui ne lui confère ni notoriété, ni reconnaissance, anonyme sans ancrage culturel ni place dans le bestiaire collectif.
Les éditions BIOTOPE font paraître un ouvrage de référence dense et incontournable – le premier en français – dévoilant les derniers bilans de réintroductions européens du félin à l’allure nonchalante. Il croise les regards de scientifiques, chasseurs, forestiers ou associations de protection animale en une habile approche pluridisciplinaire donnant matière à s’étonner pour renouveler notre regard. Marine Drouilly biologiste de la faune sauvage est accompagnée du grand photographe Laurent Geslin, auteur de somptueux clichés qui vous imprègnent longtemps.
Après avoir disparu de l’Europe de l’Ouest au début du 20è siècle, l’imposant chat au corps souple a retrouvé le chemin de nos paysages en foulant le sol français de ses grosses pattes, via la Suisse. Il est furtif : le croiser est un miracle. Son retour est porteur d’espoir, sorte d’étendard pour une nature plus riche, pierre angulaire du réensauvagement : où comment rétablir les fonctionnalités écologiques en laissant la nature s’autoréguler. Son impact est plus fort quand il recolonise une région. C’est le paysage de la peur : une présence même faible, peut affecter les populations d’ongulés sauvages en raison du risque de prédation.
Territoires très fragmentés, collisions avec les voitures, faible diversité génétique ; autant de menaces quant à la survie de l’espèce dans un monde de plus en plus anthropisé. La bête est durement affectée par la déforestation et la disparition de ses proies. Sans une information adéquate, le risque est grand de la voir assimilée à un symbole de puissance intemporelle, occultant ainsi sa vulnérabilité et son besoin urgent de conservation.
L’animal est toujours classé « en danger d’extinction » sur la liste rouge de UICN. Face à l’urgence, le premier Plan National d’Actions voit le jour en 2022 et se termine en 2026. L’occasion de réactualiser ici l’ensemble des données en vue de l’arrivée d’un second plan.
L’ouvrage stimule, renforce le dialogue et nourrit des actions éclairées en racontant une nouvelle histoire commune. Si chasseurs et éleveurs peinent à coexister avec la bête, les forestiers la perçoivent comme un allié dans la gestion sylvicole. Mieux connaître c’est mieux accepter : un vrai dialogue porteur de solutions partagées peut alors émerger.
On appelle extinction de l’expérience une absence prolongée de grands carnivores dans une région. La raison ? Les populations locales n’ont plus ni connaissance pratique, ni mémoire collective ni expérience culturelle de ce que signifie vivre aux côtés des grands carnivores.
Réapprendre la signification du mot ‘coexister’ exige un vrai travail de réapprentissage collectif.
Une question demeure : pourquoi notre rapport à la nature prend-il sans cesse l’allure d’un éternel combat ?