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Ce livre fait figure de belle exception parmi la multitude d’ouvrages sur l’un des animaux les plus étudiés au monde : le loup. Ricardo Nouailhetas Simon est écologue, docteur en biologie et spécialiste des relations entre humains, grands prédateurs et ongulés sauvages et domestiques. Le titre lui a été inspiré par une innocente question, ô combien clivante et dérangeante parfois moqueuse ou sincère. À quoi sert un loup ? Pour y répondre il a analysé de manière objective et critique un grand nombre d’études scientifiques mettant en lumière la complexité de l’écologie de l’animal et le caractère fluctuant des résultats obtenus. Tout en finesse il redonne à penser différemment, mettant en relief des controverses scientifiques. Les gens aiment les assertions et les certitudes ; l’essai atomise et déconstruit beaucoup d’idées reçues sur l’impact de canis lupus. Au risque de faire grincer des dents.
FANTASME AU SEIN DU PARC DE YELLOWSTONE
Dans ce parc presque aussi grand que la Corse, le loup d’abord décimé, a de nouveau été réintroduit par l’homme. Certaines équipes de chercheurs ont démontré qu’à lui seul il régulait la population de wapitis qui boulottaient trop de pousses d’arbres. Une reprise de la croissance de la végétation s’en est suivie. Même les cours d’eau ont repris vie, tout comme les oiseaux nicheurs et la faune aquatique ! Dans le jargon scientifique on appelle ça une cascade trophique : un phénomène écologique déclenché par la présence d’un prédateur de haut niveau qui implique des modifications réciproques de populations relatives de proies au sein d’une chaîne alimentaire. Depuis dix ans ces résultats sont contestés dans une relative indifférence médiatique. L’auteur s’y colle donc. Oui il y a cascade trophique mais due à l’effet combiné de la chasse, la météo, le cougar, le grizzli et enfin la présence lupine. Par contre on lui reconnait son rôle de fournisseurs de carcasses pour les charognards qui n’en perdent pas une miette. Plus de doutes que de certitudes donc, quant à la qualification ‘d’espèce clé de voûte’ du bel animal.
« On peut affirmer que la probabilité que les loups déclenchent des cascades trophiques dépend du contexte, le danger est d’aller trop loin et de mettre en avant des conclusions partiales ou exagérées pour ne pas dire fausses » nous dit le scientifique tout en continuant son voyage virtuel au Canada. Là aussi la conjugaison des effets de l’humain et la présence du canidé affecte l’écosystème. Bisons et caribous paient le prix fort en raison de la foresterie, de la chasse et d’importants phénomènes naturels. Au parc national de L’Isle Royale, sur un bout d’archipel américain, la relation entre loups, orignaux et sapins baumiers est avérée sans l’ombre d’un doute. La cascade trophique est donc une affaire de contextes et d’envies d’y croire. Sorte de vœu pieu.
ET EN EUROPE ?
L’enquête se poursuit sur le vieux continent où Suède et Norvège voient leurs élans, chevreuils et rennes côtoyer le grand prédateur qui n’est jamais là où on l’attend. Ni auxiliaire forestier ni régulateur, il fuit l’humain dès qu’il le peut.
Dans la somptueuse forêt de Bialowieza en Pologne, « le taux de stress chronique des cerfs et chevreuils est plus élevé et variable dans les zones sans grands prédateurs mais à fort impact humain, que dans les zones avec loups et lynx mais où la fréquence des activités humaines est moindre. (…) »
En Italie le lien avec l’animal est un peu plus détendu et le phénomène de dispersion qui lui a fait couvrir de nombreux kilomètres, l’a ramené dans le Mercantour en 1992.
Dans cet ouvrage déroutant et sans langue de bois, le scientifique donne la parole aux lycophiles et aux lycophobes dépiautant chaque argument ‘pour’ et ‘contre’. Lui se dit biophile, ne prenant pas partie et se contentant d’analyser en toute objectivité et c’est là, le vrai enjeu de ce livre. Plus de 80 années d’étude sur la prédation lupine en Amérique du Nord et en Europe amènent au moins à une certitude.
« L’effet des loups sur la démographie des proies n’est généralement pas assez conséquent pour mener à lui tout seul à une chute apocalyptique d’une autre espèce. »
Se battre pour sa conservation est un choix subjectif de société qui ne sera jamais consensuel. S’opposer au loup c’est s’inscrire dans une logique de résistance, et vouloir à tout prix son retour, c’est tenter de glisser une part de sauvage dans les interstices d’un monde qui vacille ; en arrêtant les discours moralisateurs d’un côté comme de l’autre, en rapprochant nos différends pour continuer de coexister sans crainte du lendemain. Les défis de cohabitation sont immenses : raison de plus pour redéfinir le rôle de l’humain qui prend beaucoup de place dans l’équation.
La vérité n’a pas vocation à plaire, et c’est pourtant grâce à un tel livre que les choses avanceront. Faire le bon diagnostic sans dégommer ni porter au pinacle le loup, semble être la meilleure voie à adopter. Un loup n’a pas de rôle écologique majeur. Et cela ne change rien à sa qualité d’être. Cet ouvrage solidement documenté bouscule et force à la nuance. Construisez votre propre avis éclairé mais attendez-vous à des surprises ! Les choses sont plus complexes qu’elles n’y paraissent.
Qu’en pense le philosophe Baptiste Morizot ?
« Si nous parvenons à cohabiter avec le plus stigmatisé, le plus haï, le plus effrayant, le plus difficile à gérer, le plus nettement rival dans la pyramide trophique, alors nous pourrons cohabiter avec les autres ».
TAKAYA
Pendant sept ans un loup solitaire nommé Takay a vécu sur la petite île de Discovery, en Colombie-Britannique. De temps à autre on pouvait entendre son chant résonner. Cherchait-il une compagne ? La documentariste Chery Alexander l’a suivi tout ce temps, de quoi créer un lien puissant repoussant au fil des mois les frontières entre leurs deux mondes. D’où venait Takaya ? Comment était-il arrivé sur l’île et comment s’adaptait-t-il à son nouvel environnement ? À l’aide d’experts, la photographe étudiait son comportement et exposait au grand jour ce que ce majestueux chasseur pouvait nous enseigner.

Il y a quelques jours, Takaya a été tué par la balle d’un chasseur. À environ 50 kilomètres de l’endroit où il avait été libéré fin janvier. Un habitat côtier et isolé choisi pour lui garantir la meilleure chance de survie possible… Après avoir nagé vigoureusement de son île jusqu’à Victoria – la capitale provinciale – son élégante et puissante silhouette s’est effondrée au sol.
Pourquoi fallait-il à tout prix lui trouver une utilité ? Être loup lui suffisait. Et à nous aussi d’ailleurs.