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Aussi grand que le Portugal, à cheval sur l’Italie, Monaco et la France, le sanctuaire Pelagos est la première aire transfrontalière de Méditerranée protégeant mammifères marins en abritant une biodiversité remarquable. Ce refuge et lieu mythique, voire sacré, étend ses richesses sur plus de 87 000 km depuis 2002. La Grande Bleue ne connait certes pas les marées mais a inventé flux et reflux de l’Histoire, matrice des grandes civilisations modernes engendrant une mythologie légendaire.
À travers ce journal de bord à 2 voix et 4 mains, l’écrivaine et scénariste Simonetta Greggio et le grand reporter Olivier Weber sont partis l’explorer le temps d’un été ; sans trop savoir ce qu’ils allaient y trouver, avec le cœur ouvert, une âme d’enfant et la bonne question au bord des lèvres. Ils nous livrent dans cette déclaration d’amour, un récit vibrant et puissant de regards croisés sur ce qui se trame en mer et au fond de l’eau. Tout le monde a son idée sur la question, l’occasion d’échanges fructueux et éclairants. Une invitation à célébrer ce royaume de couleurs en forme de losange.
Scientifiques, politiques, directeurs d’institut zootechnique, pêcheurs, océanographes, plongeurs, apnéiste, commandants de navire, responsable de parc naturel : chacun aura voix au chapitre. Pensé comme un dialogue, chaque « journal » a un format court : la voix enflammée de l’Italie et le regard profond du grand voyageur se répondent et se complètent. Les deux sont partis chacun de leur côté, croisant parfois les mêmes interlocuteurs : il en résulte un récit vivant, ponctué de dialogues, au plus près d’une réalité que nous ignorons. Une aventure sensorielle et éthique sur ce somptueux défi lancé à la face du monde.
Jusqu’à 20% des baleines meurent d’un choc avec un bateau, 10 000 dauphins sont tués chaque année. Et pourtant chaque maillon de la chaine est indispensable à la bonne marche du globe terrestre. La fondatrice de l’association Explore & Preserve tempête en dénonçant le politique, l’économie et le commun des mortels. ‘Si on ralentissait tous, si on prenait le temps de respirer au lieu de courir vers notre propre date d’expiration, les animaux seraient plus tranquilles’. Son moteur c’est la colère. Les chiffres ne réveillant pas la compassion, il faudrait s’orienter vers la conception d’un monde au sens cosmique du terme.
Simonetta Greggio passe 2 nuits sur une plage les yeux rivés sur l’éclosion magique d’une centaine de tortues : elle les suit dans l’eau, puis les perd dans le bleu du nouveau jour qui commence. Chaque tortillon filant vers sa destinée doit prouver que sa vie vaut la peine d’exister sous le scintillement de la lune, les étoiles filantes et le chant de la mer. L’émerveillement est un acteur phare du combat. Olivier Weber lui, convoque ses souvenirs d’ancien secouriste en mer quand ses plongées avec les dauphins n’étaient qu’instants de grâce inouïe, baignés de mystère. En écrivant ces lignes peut être a – t-il cherché à se reconnecter à son âme d’enfant ? Il rêve d’une mer davantage protégée, d’un parc qui rassemble : la Méditerranée est notre miroir.
Les pêcheurs d’anchois au lamparo qui ‘s’emmerdent sur terre et cherchent à s’étourdir en mer’ s’agacent du geste de Simonetta qui rejette à l’eau des Mola mola juvéniles capturés par erreur dans les filets ‘ je ne comprends pas pourquoi vous avez fait ça. Remettre à l’eau les poissons – lunes… Parfois des dauphins aussi se prennent dans les filets. Pareil. Ça bouffe tout. Ça chie partout dans la mer. Ça ne sert à rien ces bestioles. À rien du tout, je vous le dis moi… s’ils crèvent dans les filets, c’est tant pis, je ne vais pas pleurer…’.
Les excréments d’une baleine sont remplis d’azote, de fer et de phosphore. Ils nourrissent le phytoplancton qui à son tour nourrit le zooplancton : producteur de notre oxygène en absorbant le CO2. Ne laissons plus jamais personne nous dire que ces sublimes créatures ne servent à rien. Pour protéger il faut connaître. Olivier Weber est à bord d’un ferry avec une cétologue effectuant des tests de protocole en vue d’une surveillance accrue de la mégafaune. Les capitaines de navires sont sensibilisés et prennent des mesures de déroutage; les collisions sont la 1ère cause mortelle non naturelle des cétacés. Nous sommes sur leur chemin, et non l’inverse.
François et Véronique Sarano de Longitude 181 virevoltent sur leur bateau dans l’impatience électrique d’apercevoir enfin l’ombre d’un cachalot. Le mot d’ordre sur le pont ? « Si vous voulez changer de monde, commencez par changer vous-mêmes ».
Le voyage se poursuit au cœur de l’été avec un homme qui murmure à l’oreille des cachalots : la bioacoustique est un atout majeur dans la compréhension du langage des cétacés. La moisson de bavardages sous l’eau est prodigieuse : les vallées sous-marines du Mont Méjean sont à 2000 mètres d’altitude inversée. La nuit, ça roucoule ferme sous la coque et la voie lactée et les hydrophones captent des trésors infinis. Une vraie mélodie du bonheur liquide. Le sanctuaire est un levier et un laboratoire, un modèle qui produit de la recherche, voué à sans cesse s’améliorer et à s’adapter. La Méditerranée est un mille-feuilles, rien n’est figé. C’est une feuille de route pour le développement de futurs sanctuaires face aux multiples menaces : augmentation des températures, vagues de chaleur marine, acidification des océans.
Peu de gens connaissent l’existence de Pelagos, ces 2 écrivains engagés ont décidé d’en parler pour nous confronter au vivant. Pour nous confronter à nous. Ces rencontres avec humains et animaux sont surtout l’occasion d’une prise de conscience vitale : face à la pression croissante de notre activité anthropogénique, des règles sont nécessaires pour traverser cette oasis palpitante de vie.
Le capitaine Watson a puisé dans la beauté, l’intelligence, la force et l’esprit de ces créatures marines pour mener le combat d’une vie. L’eau est le sang de la planète, et la mer, le principe fondamental de l’humanité.
« UN ÉTÉ EN MER » est le récit foisonnant et instructif d’un périple indispensable et une très belle leçon de vie. C’est également un texte d’indignation et d’autres colères. Nous sommes loups, enfants, baleines, femmes. La résistance passe par les mots de nos cabanes intérieures.
Un dauphin peut se suicider par asphyxie auto-induite, il cesse de respirer et coule, ce qui arrive parfois dans les delphinariums. Dans les eaux profondes du Sanctuaire Pelagos il jouira de chaque instant pour jouer, se séduire, se battre. Libre.