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Les tortues marines incarnent l’art de la discrétion et l’éloge de la lenteur. David Grémillet nous fait découvrir ces belles nageuses dans une enquête planétaire passionnante. Océanographe et directeur de recherche au CNRS, il s’est penché avec émotion sur ces anciens reptiles à la résilience qui force le respect. ‘LES DISCRÈTES – RÊVES DE TORTUES MARINES ‘ nous questionne sur notre rapport au temps avec ces animaux à la longévité fascinante qui n’en sont pas moins vulnérables. Une contradiction mise en lumière par ce chercheur conquis, témoin des changements dramatiques que subit notre planète.
RÉSISTER À L’APOCALYPSE
Il y a 260 millions d’année la grande extinction de masse rebattait les cartes du Vivant. Puis il y a 66 millions d’années, exit les dinosaures sauf les oiseaux leur seuls et uniques descendants. Les sept espèces de tortues marines résisteront à l’apocalypse. Nous avons une chance incroyable de les côtoyer : voyageuses éternelles d’un passé aussi profond que les entrailles de la Terre, elles portent dans leur regard l’histoire des océans. En Inde la tortue cosmique parcourt la voie lactée et porterait le monde sur son dos. Écouter les légendes, interroger les peuples autochtones c’est dévoiler les histoires des uns, éclairant l’existence des autres. C’est donc en quête d’une certaine vérité et poésie que l’auteur est parti sur leurs traces avec ses palmes et sa plume.
UNE PHYSIOLOGIE À L’ÉPREUVE DU TEMPS
Passant plus de 90% de leur temps sous l’eau, certaines de leurs apnées vont au-delà de 1200 mètres et d’autres dépassent 10 heures. Pouvant parcourir jusqu’à 10 000 kms, leur mode de vie est frugal, leurs besoins nutritifs limités, leur capacité de jeûne hors du commun et leur fréquence cardiaque réduite pour utiliser au mieux énergie et oxygène. En plongeant avec elles, l’herpétologue pousse une splendide porte d’entrée en s’invitant dans leur univers. L’élégance des mouvements agiles et mesurés sous l’eau les propulse dans une apparente indolence. Guère étonnant qu’en terme de biomimétisme, leurs nageoires aient inspiré les hydrofoils des bateaux de course à la voile.
PONTE – MODE D’EMPLOI
Les femelles montent sur une plage pour pondre dans un nid en forme de poire, creusé avec application et suffisamment profond, loin des chiens errants, sangliers sauvages ou humains. Après deux mois d’incubation, un mouvement agite le groupe des bébés comme en slow motion. Une fois la membrane fendue grâce à son bec, le premier sortira et attendra le reste de la troupe pour rejoindre la mer au loin : une ligne d’horizon à la faible clarté synonyme d’espoir et de plongeon dans l’inconnu. Le temps de quelques minutes interminables vers cette immensité liquide, elles s’imprègneront d’odeurs tout en gardant en mémoire les signaux des champs magnétiques terrestres.
Leurs traces sur le sable sont leur seul message d’adieu.
UNE MYSTÉRIEUSE ODYSSÉE
Éco-volontaires, scientifiques ou pêcheurs sont unanimes : les petites tortues disparaissent dans l’océan et on ne les reverra que des décennies plus tard. Cette longue période se nomme Les années perdues, certainement pas pour elles mais pour nous si ! La pose de mini balises GPS sur les juvéniles permettra de les tracer un certain temps, des plongeurs iront jusqu’à les suivre à la nage pendant 8 heures d’affilée.
Pas de répit pour les belles dames : chargées sur les vaisseaux dans le passé, réduites en soupe pour gourmets sans cœur, elles sont encore aujourd’hui des centaines de milliers à se noyer. Bien décidé à ne pas baisser les bras devant tant d’obstacles mis sur leur route, David Grémillet ne cache pourtant pas son inquiétude. Toute action en faveur de leur conservation lui semble être ‘une goutte d’eau dans un océan de turpitude’. Fils de pêche, hélice de moteur, collision avec bateaux ou plastique font de la mer un champ de mine.
Du Golfe du Bengale à Chypre, de l’Australie à la Guyane, l’océanographe devient ambassadeur en mission diplomatique au cœur du monde sauvage, parcourant plages et profondeurs. Un voyage éco-littéraire libérateur et puissant qui remet les individualités animales à leur juste place en décentrant notre regard. Sur le sable ou dans la mer, il y aura toujours un danger. Alors comment font-elles pour traverser les siècles et être toujours là ? Les carapaces parcheminées pareilles à de la marqueterie, semblent détenir le secret d’une telle longévité. L’émotion de l’auteur en tête à tête face à de grands yeux sombres et moites d’une femelle éjectant son chapelet d’œufs, est palpable. Il se sent « bombardé d’impressions fortes comme des rayonnements cosmiques ». Il semble écrire pour réparer quelque chose en nous, en hommage à ces arabesques qui filent en silence.
Ce récit est un vibrant hommage à la résilience, oscillant entre poésie et science, raison et émotion.
« Observer est le commencement, connaître est l’ambition, soigner et protéger devient alors possible ».
À l’heure de la vulnérabilité et du délitement, ces gardiennes du temps semblent invincibles et nous remettent à notre place. Malgré notre acharnement à détruire l’environnement marin, les langoureuses nageuses – forces tranquilles – sont toujours parmi nous. Elles voguent vers un avenir pourtant incertain.
Chaque chapitre repose la même question, fil rouge d’une interrogation sans fin : alors que les humains semblent s’autodétruire, quel est donc le secret de jouvence des tortues ?
Sentir, écouter, agir, se ressourcer, ne pas gaspiller d’énergie.
Une leçon spirituelle que nous ferions bien de faire nôtre. Ces héroïnes silencieuses nous guériraient-elles de notre soif d’urgence délétère ?
Selon une chamane australienne,
« Les tortues (…), traversent nos rêves avec une grâce incommensurable. De leurs ailerons magnifiques elles massent le monde et le soignent ».
Rêvons.