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Le phénomène de dispersion est vital pour un loup, lui permettant de devenir reproducteur et d’augmenter l’aire de répartition de son espèce. Quand sa meute ne satisfait plus ses besoins vitaux, il s’en va, capable de parcourir des dizaines de kilomètres par jour sur de longues périodes pour trouver sa terre promise. Illustrateur naturaliste profondément engagé dans la protection de l’environnement, Grégory Delaunay a posé des pièges photographiques dans sa belle région à l’affût des bêtes sauvages qui peuplent chaque interstice des Alpes-de-Haute-Provence près de Manosque, sur la piste d’une meute. Et ce qu’il a vu de ses propres yeux l’a enflammé : des louveteaux ! Ce qu’il n’a pas vu, il l’a imaginé rien que pour nous lecteur, sur les traces du grand prédateur.
Dans « LA MEUTE », inoubliable bande-dessinée en lice pour le Prix Maya 2026, l’artiste laisse éclater sur les planches sa totale fascination et son amour pour la bête. Il nous convie à un départ, une aventure, celle d’un jeune canidé secoué par la mort de sa mère, abattue par un chasseur sans scrupules. L’ordre établi qui régnait dans la meute déstabilisée par la disparition soudaine de la femelle dominante n’est plus. Les liens de la famille ont volé en éclat. De tensions en tensions, le jeune décide un jour de partir vivre sa vie. Et nous l’accompagnons. L’explorateur à la fourrure fournie pose un dernier regard sur ce qui a constitué son noyau dur et s’en va, bien décidé à faire face au cortège de menace qu’il trouvera sur son chemin. Survivre seul, sans famille ni protection, confort et aide, façonnera les contours de son futur caractère. Parviendra-t-il à retrouver une partenaire pour la vie et un nouveau territoire ?

La dispersion est une période critique où la probabilité de mourir est accrue en raison des conflits déclenchés par les loups traversant les territoires occupés par d’autres meutes. Loin des clichés habituels qui lui collent à la fourrure, ce lumineux récit déconstruit nombre d’idées reçues en remettant des vérités au goût du jour. Exemple :
« On entend souvent dire que le problème du loup, c’est qu’il n’a pas de prédateur, et qu’il revient donc à l’humain de le réguler.
C’est mal connaître l’animal.
Comme tout grand prédateur, le loup régule sa population de lui-même. Au sein des meutes, cela se fait par le nombre des naissances, puis, si la meute devient trop grande, par la dispersion.
Si les proies ne sont plus assez nombreuses, c’est de toute façon la faim qui aura raison des plus faibles »
Enfin, entre meutes, la protection des territoires est féroce, et les combats pour les défendre peuvent aller jusqu’à la mort.
Les loups ne vont donc jamais pulluler sur une zone donnée. »

Grégory Delaunay sait parfaitement résumer les enjeux de cette douloureuse cohabitation avec l’humain, malheureusement d’actualité à l’annonce d’une nouvelle découverte de dépouille d’un loup dans le Cantal. Pour mieux comprendre son attrait pour la bête, l’auteur entrouvre les portes de son histoire personnelle. Fasciné par le ballet nocturne d’une vie qui ne s’arrête jamais de palpiter, il aperçoit un jour un masque labial trancher dans l’obscurité, reconnaissable entre tous… Un louveteau sort du bosquet, regarde à droite et à gauche, bien campé sur ses pattes, deux yeux de braise curieux posés sur cet étrange bipède face à lui . Sa photo apparaît à la fin de l’ouvrage comme une signature. Un hommage au sauvage qui tente de résister aux assauts répétés de nos consciences étriquées.
Les illustrations plus vraies que nature sont à couper le souffle, teintées de poésie naturaliste, épurées, et hypnotiques. Chamois, corbeaux, gypaètes barbu, renards, vautours, bouquetins, lièvres variable, sangliers, blaireaux, cerfs, patous, moutons, genettes, Grand-duc et castors font aussi partie de cet écosystème bruissant de vie. Dire toute la beauté, l’intelligence et la raison d’être du grand prédateur n’a jamais été aussi bien servi que dans cet ouvrage rythmé par les saisons, signé de coups de griffes militants d’un amoureux des grands espaces qui dédie son album à la gloire des écosystèmes.
À dévorer sans modération.