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C’est dans la touffeur africaine que débute cette immersion dystopique plus vraie que nature. Cédric Sueur éminent professeur en primatologie et éthologie nous plonge dans un futur dévasté par un virus où survit une poignée d’humains et d’animaux. Dikembé, presque 2,50 mètres debout sur pattes arrière a un dos argenté musculeux au pelage hirsute, des canines de 5 centimètres avides de pousses de bambou. Il porte sur la joue droite une balafre, symbole d’une violence passée mais jamais oubliée. Il erre. Lui, le dernier gorille sur Terre, dernier des siens dont le clan a été massacré.
Sans jamais sombrer dans l’anthropomorphisme et fort de son savoir, l’auteur adopte la perspective du gorille en respectant ce qui fait de lui cet individu totalement singulier et unique. Un défi fictionnel de taille dont l’enjeu est de nous raconter une histoire sans justifier actions et pensées tout en nous faisant découvrir l’umwelt du primate. Son environnement, la façon dont il le perçoit, l’habite pour mieux y faire face.
C’est l’alternance d’un chapitre sur deux dédié à la fiction pour ensuite basculer sur l’éthologie, la biologie ou l’écologie qui façonne la structure originale de l’ouvrage. D’un côté, un récit puissant qui nous met dans la peau de ce survivant et de l’autre, les sciences qui portent un éclairage didactique sur l’espèce donnant une profondeur particulière à la lecture. Un miroir à deux faces : une manière subtile et fascinante de combiner réalité scientifique et art narratif post apocalyptique, sourde mise en garde contre les actions humaines.
Tous ses sens sont en alerte et nous aussi. Le pouvoir des mots résonne sous la canopée pendant que sa silhouette massive se fie au soleil en limitant ses déplacements, s’abritant sous des racines d’arbres centenaires, et faisant son nid chaque soir. Son intelligence lui permet la survie et sa compréhension de son environnement lui donne un jour de plus à vivre. Il croise parfois des sans-poils : certains meurent frappés du virus, d’autres le menacent. Pour masquer son odeur puissante face au danger il se recouvre de menthe, de sauge et de boue. L’élément eau est source de réconfort et de pureté, un refuge auprès duquel il est bon de se reconnecter. Tourmenté, nostalgique, haineux, sa routine est solitaire, il s’adapte mais a oublié les raisons de sa survie puisqu’il est seul. Une détermination sans faille le pousse à avancer pour un jour recroiser le chemin d’une femelle humaine sans-poil à la fourrure blonde sur la tête et aux yeux bleu compatissants, il la nomme « Blonde ». Elle aussi, vocalise bizarrement. Entre corbeaux audacieux, forêts primaires foisonnantes, mangoustes hésitantes, léopard devenu charognard opportuniste dans un monde dévasté, une question lancinante le traverse : quel est le lien entre le fait qu’il soit le dernier survivant de son clan et cet intérêt marqué que les sans-poils ont pour lui ?
Son combat pour la survie est l’authentique reflet des menaces actuelles pesant sur les gorilles, à l’aube d’une extinction annoncée, entre braconnage pour la viande de brousse, destruction des habitats et maladies zoonotiques comme Ebola. L’histoire de Dikembé s’appuie sur des faits avérés et de solides recherches. L’un des chapitres les plus marquants et singuliers décrit minutieusement l’apprentissage et la transmission du sens par les gestes : le langage des signes. « Blonde » nomme un objet ou une personne, présent ou absent, qu’elle transforme en geste assimilé par Dikembé avec son intelligence hors norme qu’il reçoit comme un jeu, étoffant chaque jour un peu plus sa connaissance. Elle est devenue son alliée. La curiosité a laissé la place à l’alliance.
Il y a toujours un faible pourcentage d’individus immunisés à tout pathogène. Dikembé en fait-il partie ou est-il condamné à une errance sans fin ? Dans un monde qui s’étiole, humains et primates, deux espèces si différentes et pourtant si proches n’ont d’ultime choix que la cohabitation. De savoir ce qui est cher se raréfier sous nos yeux nous rend-il la vie plus précieuse et supportable ou au contraire plus douloureuse et dénuée de sens ? L’homme seul, a le pouvoir de détruire comme d’aider à la survie.
« Le dernier gorille » est un plaidoyer mais aussi un roman d’éveil et de sensibilisation au vivant qui disparaît. Cédric Sueur nous convie de toute urgence à changer notre manière d’habiter le monde. À travers cette narration captivante, l’auteur fort de ses recherches et de son engagement en éthique animale alerte sur la disparition de cette espèce emblématique et sur notre responsabilité face à l’effondrement de la biodiversité. Primatologie et éthique animale, 2 approches réunies en une réflexion accessible à un large public. Un appel à la mobilisation sur la conservation des espèces en pleine 6ème extinction de masse.
La disparition des gorilles, espèce emblématique de notre planète ne serait pas seulement une perte biologique, mais aussi une perte culturelle et éthique. La destruction d’une espèce ne signifie pas seulement la fin d’un groupe d’individus, mais l’effacement d’une mémoire collective transmise de génération en génération.
Le concept One Health, « une seule santé »., initié au début des années 2000, fait suite à la recrudescence et à l’émergence de maladies infectieuses, en raison notamment de la mondialisation des échanges. Il repose sur un principe simple, selon lequel la protection de la santé de l’Homme passe par celle de l’animal et de leurs interactions avec l’environnement. La santé animale, végétale, la santé de l’environnement et celle des humains sont donc intimement liés. Voilà le fil rouge de cette dystopie qui n’en est pas vraiment une.
Il y a un vertigineux message dans ce récit hanté par une question aussi intime que métaphysique : que veut dire aimer ce qui ne sera plus jamais ? Notre questionnement est permanent. Et se questionner reste la condition majeure pour avancer, le doute est un moteur, l’espoir son essence première.