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Au commencement, un crapaud accoucheur porta ses œufs sur son dos. Blessé par une voiture avec son précieux collier de perles vivantes, il trouva néanmoins la force de se traîner jusqu’à une source d’eau pour hydrater ses petits : un seul survécut, Alyte le tétard. Pour incarner la résistance animale face à une modernité mortifère, Jérémie Moreau nous invite à une course hypnotique vraiment folle. Ne cessant d’explorer le sauvage aussi proche qu’invisible, sa virtuosité atteint ici des sommets. En lice pour le Prix Maya 2026 catégorie Bande Dessinée, ‘ALYTE’ nous exhorte à changer notre rapport au Vivant : 308 pages en quadrichromie pour une mise en scène hallucinée du combat de David contre Goliath.

L’originalité de cette fable moderne animalière au tempo maîtrisé, repose sur un récit narratif à hauteur d’animal qui mange, vit, se reproduit puis meurt. L’humain est absent, uniquement suggéré. À peine né, Alyte le tétard orphelin, doit se battre ! Père, frères et sœurs sont morts à cause de Léthalyte, une bande rectiligne, bruyante, effrayante faucheuse de vie. La route. Son odyssée de jeune batracien est l’occasion de rencontres essentielles qui lui apprennent à grandir et à s’adapter face à la menace. Saumon, bouquetin, hibou petit-duc et chêne ; autant de rites d’initiation à cette Nature qui l’entoure. Pas de temps mort, la vie file à toute vitesse.

Pourquoi avoir choisi un crapaud ? Cela vient de la fascination de l’auteur pour cette espèce qui débute son existence en milieu aquatique et la poursuit en milieu terrestre lors de son passage à l’âge adulte. En illustrant l’umwelt – environnement propre à chaque animal et sa façon de le percevoir- il nous fait ressentir le monde et les signaux captés par l’ado batracien. C’est ultra sensoriel. Alyte deviendra à son tour crapaud accoucheur, responsable de l’avenir d’une grappe de bébés. Pendant plusieurs semaines il devra chercher des coins humides le jour, et des points d’eau la nuit pour s’immerger et ne pas assécher ses petits. Une belle symbolique sur la symbiose femelle et mâle.

UNE GRANDE ODYSSÉE ÉCOLOGIQUE
Pour illustrer ce maillage d’interactions qui régissent le monde, il fallait envisager ces relations entre proies et prédateurs comme une mosaïque de différents points de vue. Chaque espèce peut alors projeter sa propre cosmologie du monde. Jérémie Moreau puise sa matière première dans ses nombreuses lectures sur l’intelligence animale, ou simplement en allant scruter cette mare en bas près de chez lui. Dans les premiers chapitres, Alyte est confronté à des morts successives histoire de nous rappeler qu’un être vivant n’est jamais que le locataire de l’énergie qu’il transporte dans son corps. La mort rend précieux le combat d’une vie.
UNE FORME FLUO
Pour illustrer la frénésie de la vie Jérémie Moreau trace beaucoup de mouvements et de vitesse dans les eaux, comme un documentaire animalier filmé. Le fluo amène de la poésie et une aura fantastique au récit. Ce parti pris de couleurs numériques ultra synthétique est délibéré : après tout, la vision des insectes est complètement psychédélique. Ne se limitant plus, il fait sauter un verrou et fait de la couleur un grand espace de jeu. Un découpage hyper dynamique, des mises en page inventives, une narration haletante s’inspirant du manga font de la lecture un réel plaisir immersif dans l’action, l’émotion, et une puissante réflexion. De quoi devenir animiste !

L’odyssée donne de l’élan et cultive l’espoir : celui d’un engagement pour la survie d’une espèce. Ce talentueux graphiste n’oublie pas d’égrener de l’humour dans cette course folle : Musk le bousier, crée sa propre planète sur laquelle il ira se mettre en orbite dès que cela chauffera trop sur Terre.
« Quand le crapaud voit le soleil s’infiltrer entre les insectes et les fleurs, et qu’il comprend comment l’énergie circule entre toutes les choses, c’est un peu comme s’il avait une révélation et qu’il revoyait l’origine du monde ». Il y a beaucoup d’effets arc-en-ciel dans l’album : une force primordiale qui rajoute du sens au récit.

L’écologie peut-être très poétique et puissante, incarnée avec panache dans ce conte initiatique, ode à la résistance. Faire entrer le monde en nous, le digérer, transforme notre action sur ce qui nous entoure. La fonction fondamentale d’une vie est de transmettre aux générations futures : pari réussi avec cet album qui s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux adultes.
Cette œuvre originale et profonde sur l’état de Gaïa nous exhorte à habiter le monde différemment. À l’image du saumon Iode qui invite Alyte à le suivre « Glisse-toi dans mon courant » et le chêne Axon, même déraciné, qui nous dit : « Nos existences s’arrêtent mais résonnent dans le monde pour toujours ».
… suivons le courant et faisons résonner cet immense cri d’amour à une Terre maillée de miracles et que nous oublions d’honorer.
« La colère est notre moteur
La vie est notre guide »