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Une voix singulière s’élève de la forêt boréale conjuguant louange de notre alliance avec le peuple animal et engagement écoféministe. LOUVE EN JUILLET est un témoignage vibrant et intimiste, empreint de poésie et de révolte, célébrant le lien indéfectible entre Cabrielle Filteau-Chiba et sa chienne Séquoia. En mémoire à ces arbres millénaires qui ne craignent ni le feu ni le temps et inspirent l’espoir. Sa langue habitée de feu et sa fureur de dire reviennent dans la toute nouvelle collection ANIMALES des EDITIONS DÉPAYSAGE. Elle se fait l’écho de la résilience d’une femme qui parle au nom de toutes les victimes opprimées. Le refus des violences systémiques faites aux animaux et aux femmes : reflet d’un seul et même combat ?
Plus jeune elle laissera Montréal derrière elle en gagnant la lisière des bois au creux d’une cabane, préférant chanter avec les coyotes au milieu des épinettes gelées : rien de tel pour fuir le bruit du monde et se reconnecter à une nature régénératrice. L’œuvre entière de cette autrice canadienne est un chemin de luttes, d’ombres et de lumières au plus près d’une vibration héroïque.
L’ouvrage court est élégant, avec sa couleur crème et ses dessins soignés, l’écriture est cathartique habitée et poignante. La petite coyote grise à moitié chienne est adoptée par la narratrice qui la sauvera d’une balle dans la tête. L’apprentissage de cette nouvelle vie dans la cabane les fait se reposer l’une sur l’autre, dormant comme deux bêtes et hurlant à la lune. « Je suis pauvre mais je l’oublie depuis que tu es là » dit-elle à Séquoia. « Tu m’apprends comment prendre soin de toi à mesure que j’apprends la vie dans la forêt ». C’est une vie rêvée de femelles sans plus d’attaches avec la symphonie des coyotes quand les fleurs de givre miroitent la lumière saumonée des heures les plus froides de l’hiver. Tant de beauté naturelle avec ce pelage qui roussit, c’est source de danger et sa gardienne le sait bien. En prenant la route pour éviter la ‘cabin fever’ – cette fièvre qui vous prend quand on reste trop longtemps enfermée – les deux inséparables se posent un temps à Kamouraska, « siège de la prédation à flanc de montagne où l’on devine la taille des cougars en posant la main dans leurs traces immenses ». La jeune femme à deux doigts d’y passer prend du poil de la bête. Séquoia elle, est la proie rêvée des braconniers avec leurs triples collets laissant peu de chance à la survie. A chaque fois l’humaine sauvera l’animal qui sauvera l’humaine. Quand l’une plaque ses pattes sur des clavicules frigorifiées, l’autre lui souffle des bouffées d’herbe sur la truffe, la bouche en cœur tout près de son museau. Pour ne pas céder à la tentation de faire la peau à un braconnier, la narratrice se « gèle les esprits pour ne pas le tuer ». À toutes les deux, on veut leur faire la peau. Sororité entre une chienne et une femme, leurs destins semblent liés pour toujours. Une compréhension parfaite, une solidarité sans faille, un amour inconditionnel.
Dans ce récit traversé par une volonté de fer écrit à la première personne, Gabrielle Filteau-Chibat s’adresse directement à sa chienne. Sorte de longue lettre pour lui dire qu’un amour comme celui-là, elle l’attendait depuis toujours. Elle sera sa compagne pour la vie, alliée dans la bataille que la femme mène face à la violence de son homme. Et des autres. Combattre pour mieux se préserver, la lutte est permanente ; le qui vive, un réflexe vital. Un rituel de femme incrusté jusque dans l’âme. Elle nous parle aussi de désir et de violence sexuelle : parfois elle a envie de devenir féroce pour se confronter à la menace des mâles. En tombant enceinte de l’homme qui la violente, elle puise sa force dans sa ‘chienne de garde’. Elle se promet d’être le sanctuaire de Fleur la petite fille qui pousse dans son ventre comme de son alter ego chienne. La triade sera solidaire et rebelle. Qu’on se le dise !
La fuite rêvée d’un chez-soi devenu menaçant se prépare en douce. Ses deux « filles » lui donnent des idées de grandeur et surtout ce courage qu’il faut pour briser des liens trop familiers qui vous coupent le souffle de la vie. En éclatant de rire face aux nids de neige creusés par Séquoia, en sentant sa chaleur, c’est la force qui coule dans ses veines : celle de s’affranchir, de ruser, de tromper l’ennemi. La nuque de cette chienne est peut-être l’endroit où son odeur est la plus primitive : et ça la grise ! Face aux gens malveillants et cruels, face à une nature qui parfois ne pardonne pas : l’une veille constamment sur l’autre. La peur vrillée au ventre de la perdre la hante, les années passent bientôt Séquoia aura 11 ans. Le vétérinaire dit qu’il faut commencer à s’habituer à la perdre un jour. JAMAIS.
Persuadée qu’une supernova veille sur elles trois, le destin repoussant à chaque fois l’heure du grand départ, l’écrivaine apprend à ralentir sa vie, aménageant du temps pour repos et ballades. Séquoia la sauve aussi parfois de l’ennui et de l’amertume : mère aimante à la truffe humide, elle veille à la porte, chasse les cauchemars de sa gardienne.
Un matin cette vieille chienne-louve grise fille d’une mère alpha au regard d’ambre embrasé, ira folâtrer sous les pommiers de la voisine pour humer une piste odorante irrésistible.
Ce récit poignant à travers épisodes de survie, fuite et résilience se déploie dans les paysages sauvages du Québec entremêlant introspection et poésie. Intime et engagé il offre un puissant message d’espoir et de réconciliation. La promesse d’un voyage intérieur qui console.
Cette nouvelle collection porte le souffle des femmes qui ont en commun avec le peuple animal de connaitre l’oppression depuis la nuit des temps. L’envie d’en découdre elle en parle souvent dans ce récit, histoire de rompre une fois pour toute avec le rapport brutal que nous entretenons au Vivant. Pour qu’enfin advienne une humanité nouvelle, en paix avec tout ce qui respire et face à la violence, faut-il surenchérir pour étancher sa soif de vengeance ou au contraire éprouver la force du pardon ?
LOUVE EN JUILLET répond à l’appel du sauvage, au gré des mots qui mordent et pansent : cris hurlés à la nuit ou chants intimes, ils disent chacun à leur façon l’espoir d’habiter la nature autrement, et la possibilité aussi d’incarner toutes les bêtes en soi. Ce qui frappe à chaque fois dans l’œuvre de cette voix magnifique, c’est l’image puissante qui se dégage des mots venant du froid et qui réchauffent comme jamais. C’est un texte condensé, d’une richesse folle qui pétille dans la bouche, dans nos yeux et éclaire tous nos sens. Un texte au féminin qui court, mord et soigne comme une ode à la liberté, au sauvage et à la sororité. La teinte pastel des aubes de février sous le signe de la renaissance suffit à apaiser la colère. « De la fuite à l’enracinement, de la carapace à la vulnérabilité, de l’adolescence émotionnelle à une certaine maturité » : le cadeau précieux de Séquoia à garder sans date limite de conservation.
Venez gambader avec elles !