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À l’heure où la ville de Nice accueille le sommet de l’ Océan, les étoiles de mer retiennent leur souffle. Vont-elles enfin avoir cette reconnaissance juridique qui leur est refusée depuis la nuit des temps ? Empêtrées dans des filets de pêche et hissées sur un ponton lugubre où s’agitent des ombres fantomatiques en ciré jaune, elles meurent et sont rejetées à la mer dans une indifférence assourdissante. Comme tant d’autres créatures océaniques, elles sont invisibles. Cet ouvrage réclame justice pour qu’il leur soit accordé le droit d’exister et d’être épargné : reconnaître la valeur de la vie c’est éviter l’effondrement généralisé.
Ce petit livre au format poche ou étoile de mer c’est selon – celle-ci peut mesurer de 30 à 50 centimètres – met le dialogue à l’honneur entre François Sarano océanographe de renom et Marine Calmet avocate et juriste militante pour les droits de la Nature. Un regard croisé didactique qui éclate en un plaidoyer intense pour que justice soit faite au nom des poulpes, oursins, éponges, coquillages, crabes et coraux assimilés à de simples détritus de pêche. Notre planète ne peut plus supporter de promesses non tenues et si l’Océan n’a pas de siège à l’ONU, il a en tout cas des défenseurs aux arguments affutés !
Par nature, la mer appartient tout entière à tous, selon les dires d’un juriste hollandais du 17è siècle. Un espace commun libre : les bases du droit maritime sont posées. On pensait l’océan inépuisable et justifié par ce droit qui réifie le vivant, notre extractivisme sans limite a conduit à l’effondrement de la biodiversité.
Cinq siècles plus tard cette immensité liquide – objet d’études et de fascination – est quadrillée par l’activité humaine laissant peu de répit à ses occupants. La vie jaillit, des abysses à la surface, et des individus meurent par milliers dans 50 nuances de bleu et rouge sang : pourtant nous sommes bel et bien tous liés par 3,8 milliards d’années de coévolution avec le même ancêtre Luca, et notre vie dépend de leur bien-être. Nous ne les considérons pas alors que nous faisons un Tout. L’étoile de mer est connue pour sa capacité à régénérer ses membres, symbole de durabilité et longévité : elle sera le fil rouge de cet ouvrage à la tonalité vibrante pour démontrer le rôle majeur des océans et redonner un contour à ces milliers de créatures non considérées.
Et aussi
« Parce que les poissons ne crient pas quand on les écrabouille, parce que les étoiles de mer ne nous regardent pas quand on les démembre, parce que les poissons-lune n’ont pas d’avocat pour plaider leur cause lorsqu’ils sont pris par dizaines dans des filets qui ne leur sont pas destinés ».
Nous faisons la guerre à nos alliés sous-marins alors que nous vivons l’une des plus violentes crises du vivant. Aucun garde-fou démocratique ou scientifique ne peut faire barrage à l’appétit féroce des multinationales pétrolières avides de forages. Drill baby drill ! Fort de ce constat Marine Calmet a compris qu’il fallait changer de modèle juridique pour répondre aux enjeux du siècle en faisant valoir les droits de certains espèces bafouées au profit d’intérêts écocidaires. Humains et non-humains confondus.
Nous portons sur le monde marin un regard sélectif et utilitariste. François Sarano a l’habitude de flirter avec les abysses, il en a vu de toutes les couleurs, de toutes les formes. C’est peut-être l’ivresse des profondeurs qui lui donne cette conviction pure teintée de poésie vibrante et fébrile à travers ses prises de paroles. La Politique Commune de la Pêche n’a pas pour objectif de préserver les écosystèmes marins mais bien de maximiser les captures de poissons : l’aveuglement est juridique. Depuis le droit romain, toute entité naturelle est cataloguée en tant que ‘bien’. La seule boussole régissant le droit est a notion de ‘propriété’ accolée à celle ‘d’utilité’. Entre cachalot, praire d’Islande, blob ou requin, à qui doit-on accorder notre considération ? Choisir est déjà exclure, choisir est déjà injuste. La hiérarchisation brouille notre esprit critique.
L’un égraine avec son énergie joyeuse les bienfaits de la beauté et de l’émerveillement qui touche nos âmes, l’autre nous parle d’identité juridique : deux facettes d’un seul et même combat ! Comment ne pas ressortir transformé à jamais d’une rencontre avec un jeune cachalot fougueux qui vous approche en adoptant la même palette d’acrobaties qu’avec ses congénères ? N’est-ce pas là que notre humanité se joue ? Et si nous parlions de relations entre deux individus à part entière ? Aujourd’hui une créature océanique appartient à celui qui se l’approprie : elle ne peut faire valoir son propre droit. Selon l’UICN, 56% des 2900 espèces menacées d’extinction ne bénéficient pas d’un arrêt de protection en France. Ajoutons à cela un critère d’intérêt scientifique purement anthropocentré et le modèle juridique s’avère vite carencé. Les béances s’accordent mal avec la complexité et l’inouïe diversité du peuple animal.
‘Le monde est une seule famille’ dit-on en Inde ce qui fait de nous des gardiens et gardiennes d’un buisson ardent du vivant. La diplomatie des égards ajustés de Baptiste Morizot, des exemples lumineux d’alliances dans l’archipel des Galápagos, en Australie, où en Nouvelle Zélande réinjectent de l’espoir dans ce socle nécessaire d’interdépendance et d’équilibre. A la manière du virulent ‘ I have a dream ‘, ces 2 ambassadeurs du Sauvage posent les jalons d’une nouvelle déclaration des droits de l’Océan avec au cœur de l’action, défense et engagement.
Ce texte incontournable et brûlant d’actualité à l’heure où les grands de ce monde sur terre décident de ce qui devra se passer en mer, nous exhorte à changer notre regard sur le Vivant. Reconnaître que les créatures marines sont dignes d’égard, c’est jeter les bases juridiques d’une cohabitation respectueuse. La protection devrait être la norme et non l’exception. Pour enrayer la disparition des espèces, il faut ajuster nos activités. En termes juridiques, cela commence par la reconnaissance de l’existence des autres vivants. Le discours ne fantasme pas sur un lyrisme décoratif mais bien, sur une réalité que nous avons oubliée : NOUS AVONS UN PACTE INDISSOLUBLE AVEC TOUS LES ÊTRES VIVANTS MARINS.
Que cette étoile de mer, symbole d’une prise de conscience pour tous ces oubliés, devienne l’étoile polaire de ce sommet : réconcilier l’humain et la vie sous-marine sauvage. Rappelons-nous les paroles du regretté Jacques Perrin : ‘L’Océan, c’est la vie, exubérante, foisonnante, étrange qui nous nourrit et dont nous faisons partie’.
Un mantra qui résonne comme une ultime mise en garde pour les générations à venir.