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À plus de 1000 mètres d’altitude sur le Causse Méjean troué de grès de calcaire comme un gruyère, Sylvère Petit nous invite dans les coulisses de son dernier film « Vivant parmi les vivants » , niché dans un minuscule affût au milieu des prunelliers bardés d’épines. Nous sommes à un moment clé du tournage et un dialogue animé et introspectif s’engage entre Caméra, personnage central, et son humain, l’œil tendu vers l’extérieur, vers l’autre. L’objectif du documentaire ? Faire vibrer notre propre présence au monde grâce et avec les animaux. À l’heure où les crises environnementales s’égrènent en un chapelet macabre, on nous convie à une célébration de chaque instant. En à peine 50 ans, 30% d’oiseaux, 70% de vertébrés et 80% d’insectes ont été rayés de la surface de la terre. La crise de l’écologie n’est-elle pas une crise de notre relation au vivant ? Au fin fond de la réserve du Villaret, véritable ilot de résistance, deux espèces animales ont frôlé l’extinction : le vautour fauve et le cheval de Przewalski. Grâce à l’engagement sans faille d’une poignée d’humains, on peut de nouveau les regarder tracer dans le ciel ou brouter dans les étendues herbeuses du Causse.
En mêlant l’intime – l’affût sert quasi de confessionnal – au réel, l’auteur nous livre une réflexion profonde sur la place que nous accordons à d’autres espèces que la nôtre, les films animaliers, selon lui très codés et héritant de la tradition dualiste homme/animaux, les rêves que nous avions enfant, les chemins de vie et la perception de notre propre finitude. Un questionnement inspirant. « On nous offre de la connaissance sans faire connaissance » en évoquant des schémas pauvres de représentation animale. Naturalisme, symbolisme, anthropomorphisme, goût du spectaculaire et de la mignonitude. Sous une chape de déterminisme et de caricatures, guère de place à l’individualité.
En conviant deux philosophes avant-gardiste, Vinciane Despret, pierre précieuse fascinée par les individus animaux rebelles et accompagnée de sa chienne Alba, et Baptiste Morizot, usant des mots comme autant d’outils et de concepts pour mieux pister le vivant, Sylvère Petit peut débuter l’introspection. Ce film inter-espèces décentré élargit notre imaginaire et fait voler en éclat les frontières entre l’humain et l’animal célébrant en un feu d’artifice permanent, la notion de ‘Vivant’. En sautant à corps perdu dans sa fabrication, le cinéaste prône l’usage d’un autre paradigme en faisant l’éloge de l’attente. Mais pas en vain. En adoptant une philosophie de décentrement, unique remède à notre animalité perdue. En effet, depuis que Dieu a créé l’homme à son image on ne s’occupe plus du tout des cousins de notre arbre généalogique : refaire revenir des animaux à l’écran c’est un peu réensemencer la terre de leur présence.
L’affût ou ‘boîte à métamorphoses ‘ s’avère ardu, froid et inconfortable. Manger ou se soulager relève de l’exploit et le récit devient épique, très intimiste. Le premier plan du film comme le début du récit s’ouvre sur Stipa grand-mère jument de 25 ans, héroïne de l’auteur qui n’a d’yeux que pour elle et qui désormais gît sans vie. L’ayant suivi pendant des semaines entières et peut-être parce qu’il ne peut accepter sa mort, le cinéaste décide d’attendre pendant sept jours l’arrivée de vautours fauve, ces croquemitaines en costards. Rien de glauque là- dedans. Une histoire de régénération. ‘On te lâche pas Stipa, on sait que ton histoire n’est pas finie, on est avec toi’ murmure t’il. Vont – ils venir pointer le bout de leurs becs crochus en gloussant comme des poules ? La fin nous le dira. Avec cette idée fixe, limite obsessionnelle d’assister au repas des vautours, une dimension animiste et mystique s’installe naturellement dans l’écheveau de nos pensées.
L’émerveillement surgit au milieu du silence, de jour comme de nuit. Que penser de ces vautours qui proches de l’extinction il y a 70 ans ont puisé dans leurs réserves secrètes et infinies de possibles, pour accepter la main tendue de primates sociaux à la face glabre en inventant des alliances ‘pour retendre les fils qui s’étaient dénoués’ ? Sylvère Petit filme l’agentivité des êtres : cette capacité d’agir sur les autres et le monde. C’est Vinciane Despret qui au contact de Alba s’est mise à écrire différemment en s’adonnant à une drôle de poésie : la thérolinguistique, l’étude et le décodage des langages des animaux. Tout devient traces et signes : en ce sens elle rejoint Baptiste Morizot qui passe sa vie à entrer dans les bois pour pister des présences animales. L’enjeu autour du Vivant est une question de représentation au monde, une habitabilité de la Terre.
La tâche pour les démocraties de demain ? Se donner ‘les dispositifs culturels pour devenir l’animal que l’on voudrait collectivement devenir’. En un mot, s’enrichir des autres espèces en valorisant les interdépendances et faire justice à ce monde dont nous peinons à voir la grandeur.
‘EN ATTENDANT LES VAUTOURS’ est un hymne organique, une célébration de tout ce qui n’est pas nous. Plongez dans de récit et dans ce film comme dans un bain de jouvence, rare moment de réunification porté à l’écran. Toute la singularité et la subtilité de Sylvère Petit repose là-dessus : filmer à hauteur d’animal, humer l’air, proposer un décentrage magnifique. Sans jamais oublier humour et autodérision. En nous proposant une nouvelle histoire, il nous convie à une rencontre d’un nouvel ordre : de celle dont on se dit après-coup : tiens j’ai changé ma perception. Le regard s’est déplacé. Magie de la plume et de la caméra dans les mains d’un seul homme qui avec empathie et poésie s’empare de ces sujets humains et non humains avec la même perspective. Tout le monde au même niveau ! En tentant de rentrer dans un monde de veille jument et même après sa mort il n’aura de cesse de s’essayer à la lecture de comportements et d’une personnalité tout en traduisant une émotion équine plutôt qu’un discours scientifique servi par la caméra. Le centre de gravité s’éloigne de notre nombril. Et la subtilité éclate.
Faire un premier long métrage qui réunit, écrire un premier livre qui rassemble : pari gagné ! La mère de toutes les batailles est de se laisser traverser par tout ce qui nous bouscule. Ce récit alternant entre affres de l’attente et questionnement existentiel se lit comme un journal intime d’un autre genre. Ces enquêtes philosophiques accompagnent en permanence Sylvère Petit, fabriquer des histoires pour influer sur les héritages culturels et les inconscients, c’est sa part de colibri.
En attendant, l’aube du 6ème jour vient de se lever et les vautours ne se pointent toujours pas.
Le film serait-il compromis ?