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En février dernier, le doyen des grands cerfs a été victime d’une chasse au tir privée dans le massif forestier de l’est de l’Oise provoquant une immense colère. Brutus avait 10 ans. Il arpentait fièrement la forêt de Laigue sans se soucier des cœurs corrompus des humains. Une tragédie bien réelle qui a inspiré à Agnès Ledig l’écriture de ce thriller écologique fiévreux et engagé à l’allure de vibrant plaidoyer. Alsacienne vivant en bordure de forêt, elle ne rate jamais une occasion d’écouter le brame du cerf. Elle n’a qu’à lever les yeux au ciel, tendre l’oreille et se laisser surprendre pour puiser son inspiration et dénoncer au passage la gestion actuelle calamiteuse des forêts et les choix politiques qui fragilisent notre planète.
Le simple cadre du polar sous haute tension au service de l’écologie est dépassé. On nous invite à repenser notre lien à notre environnement et aux moyens dont nous disposons au fond de nous pour panser les plaies. Un cerf 14 cors adulte vient d’être abattu par un archer qui agrandit donc sa collection privée morbide de cadavres empaillés. À son tour, il recevra une flèche entre les 2 yeux. L’enquête criminelle passe au second plan et les projecteurs sont braqués sur des personnages aux intentions floues et ambigües. Ils ne le savent pas encore, mais leurs destinées sont liées à jamais aussi inséparables que deux pieds de ronce. Ombre et lumière dans une danse à la vie à la mort, la forêt devient le théâtre magistral de luttes intestines, de conquêtes foudroyantes, d’amours en fusion. L’art du clair-obscur est saisissant ; les marcassins s’en donnent à cœur joie prenant un joyeux bain de lune, les chouettes hululent, les cerfs brament, les hommes braillent. Une immersion quasi olfactive, voire animale : la forêt suspend son souffle et nous aussi.
L’archère et tatoueuse Témis, petite renarde au nez froid, ne demande qu’à être traversée par le râle du vieux cerf. Au milieu des feuilles mortes elle est à sa place en résonance avec le végétal et l’animal liée à son frère de cœur Rémy, bûcheron repenti. Eloïse cherche vengeance pour apaiser le feu de la colère en elle. Constamment sur le qui-vive, elle est fâchée contre un système tout entier. L’audio naturaliste Maxence ne fait qu’un avec les sons, les chants et les bruits de la nuit, préoccupé par une pollution sonore grandissante en France où n’existe plus aucune zone exempte de bruit anthropique. Parfois il souhaiterait l’effondrement de l’humanité. Victoire elle, dialogue avec le Vivant. Mi animale mi humaine, elle dérange. Indésirable, elle est ‘à contre-courant de cette société fleuve qui voit d’un mauvais œil les ruisseaux parallèles’. Jeune chasseur, Jean-Noël est partagé entre l’amour de la gâchette et l’envie de laisser mourir les animaux de leur belle mort. Le lieutenant Kuhn mène l’enquête, le cœur alourdi par un dilemme fiévreux.
Dans cette mascarade humaine autour d’une carcasse de cerf et d’un cadavre d’homme, chacun mène sa propre guerre de tranchée. Se retirer du monde pour ne pas assister impuissant à sa fin ou au contraire prendre les armes et se rebeller ? La société ne tient que parce que des lois existent pour réguler les actes des uns et des autres. Face au dérèglement l’homme s’habitue, une dangereuse accoutumance proche de la léthargie. Savoir transformer sa rage en une énergie de construction pour inventer son propre chemin de résistance. Ce pourrait être une solution.
Les Vosges hébergent le centre de sauvegarde de la faune sauvage ATHENAS où plusieurs lynx ont déjà été recueillis, soignés et pour certains relâchés. C’est lors d’un séjour dans cette résidence d’artiste, ce sanctuaire du sauvage, qu’Agnès Ledig a puisé inspiration et détermination. Sa façon à elle de lutter contre l’abrutissement généralisé. La nuit laisse filtrer à qui veut l’entendre le frou-frou des hiboux, l’aboiement des brocards, le grignotage des rongeurs, la stridulation des grillons des bois, le feulement du lynx. Un cri primal qui raconte tout : l’ordre des choses à s’il vous plaît ne plus déranger ! Dans un monde chaque fois plus binaire ou tout débat est immédiatement relayé sur les réseaux (a)sociaux, on aboie pour se faire entendre. Le plus simple ne serait-il pas d’écouter et se fondre dans la nuit pour débusquer le sombre ?
Chaque être vivant humain ou non humain a besoin d’espace pour briller. Il y a des vents à suivre, des utopies en difficulté. Jusqu’où seriez-vous prêt à aller pour sauver la beauté du monde ? Une réflexion puissante dans un roman terrien plein d’empathie, de bons sens, de connaissance et de respect de la biodiversité, d’intelligence. Agnès Ledig s’inspire de ce que nous disait Michel Audiard. ‘Bienheureux les fêlés car ils laisseront passer la lumière ‘. Ce polar est dédié aux lynx qui malheureusement pour eux n’ont pas une peur panique de l’homme incrustée dans leurs cellules. Ce qui leur éviterait d’avoir leurs corps troués de balles.
Il existe une jeune tatoueuse à la source d’inspiration unique : les signatures sonores des animaux. Fascinée par la visualisation des sons sous forme de spectrogramme, elle les transforme en motifs abstraits et épurés pour rendre hommage à nos colocataires non-humains. Ses tatouages portent un message de sensibilisation qui habillent les corps douloureux et les cœurs brisés. MUSHI TATTOO perpétue un geste ancestral. : une quête pour relier animaux humains et non-humains, sons et images, art et science, et célébrer la musique originelle du monde.
Sa façon à elle de ‘Répondre à la nuit »