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Qui a 4 incisives orange avec des pieds palmés, pèse 30 kilos tout mouillé, vulnérable sur terre depuis plus de 8 millions d’années mais en sécurité dans l’eau et cité dans le rapport du GIEC 2022 comme un allié potentiel contre les effets délétères du changement climatique ? Qui à lui seul, peut dépolluer les eaux d’une rivière, remplir les nappes phréatiques tout en maintenant les incendies à distance ?
Le castor.
Dans ce passionnant et effervescent parcours d’enquête, Baptiste Morizot et Suzanne Husky nous invitent à une déambulation magistrale au fil de l’eau. 317 pages de réflexions découpées en mini textes pour repenser notre alliance au vivant dont 74 pages somptueusement illustrées d’aquarelles. Une enquête philosophique sur les liens entre l’eau et la vie qui change nos perspectives et ouvre une voie diplomatique et pragmatique pour amplifier l’auto-guérison de nos rivières malmenées et corsetées. Le castor longtemps ridiculisé, utilisé pour sa peau et la parfumerie puis éradiqué, est le virtuose et incontesté chef d’orchestre d’ouvrages qui guérissent nos paysages assoiffés. Une force hydraulique méconnue qui pourrait nous inspirer une action enfin libérée du culte du pétrole et du machinisme. Le dialogue alchimique entre deux pisteurs du vivant peut débuter. On y parle de science, de mythologie et d’archéologie, de travail de terrain les mains dans la boue, et de géologie.
UN ANIMAL QUI RECONNECTE L’EAU À LA TERRE
A force de drainer systématiquement notre réseau hydrologique pour augmenter la surface de zones cultivables et constructibles, ce geste dit ‘civilisateur’ a considérablement appauvri le lit des rivières et tout ce qu’il y a autour. Une catastrophe écologique pour les bassins. Une aide inattendue est à trouver du côté du castor dont la puissance est capable à elle seule de lutter contre les sécheresses et réduire les inondations. Un amplificateur de vie. Il complexifie le chemin de l’eau avant qu’elle ne retourne à la mer grâce à de savants ouvrages-barrages. C’est un des rares animaux dont la lignée a inventé cette capacité à transformer son milieu de vie. La fuite de l’eau, il la ralentit, la garde près de lui, une construction en low-tech, en éphémère, en matériau vivant face à notre béton armé. Sans barrage, une goutte d’eau met 3 à 4 heures pour parcourir 2,6 kms de rivière. Au même endroit ponctué d’un barrage du rongeur, cette même goutte met jusqu’à 20 jours ! Une telle force cosmique qui fait des mondes, voilà le quotidien de cet infatigable bâtisseur.
L’effet castor est en marche ! Que peut l’animal face aux 4 cavaliers de l’apocalypse climatique : sécheresse, inondations, méga-feux et érosion de la biodiversité ? Guérisseur de monde et peuple de force il faut le voir comme ça pour imaginer des alliances. Entré en clandestinité, il est très vulnérable car l’humain sait parfaitement où le débusquer dans ses terriers aquatiques. Une rivière vivante n’est pas un long boulevard mais un labyrinthe. Camus parlait de ‘ Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde’. Qu’à cela ne tienne, Baptiste Morizot parle donc de ‘milieu rivière’ ou riverscape. Nous avons du mal à voir l’ensemble, à appréhender ces connexions invisibles sous nos yeux malhabiles. Il fallait un ouvrage de cette portée et de cette puissance pour nous ouvrir au monde liquide.
ALLIANCES PASSÉES ET FUTURES
Les peuples amérindiens, les anciens Perses ont su nouer des alliances sacrées avec l’animal : bien conscients de l’importance hydrologique des rongeurs pour façonner des milieux humides dont ils étaient bénéficiaires . L’homme moderne a plutôt qualifié ces drôles de lien inter-espèces de fable ou de superstition.
Dans un monde réchauffé il faut penser le castor comme ambassadeur d’une éducation populaire à l’hydrologie vivante. Sa dynamique crée des paysages climato-résilients. L’enjeu aujourd’hui ? Passer de l’art du drainage à celui du barrage à tout prix. Notre allié viendra de la rivière. Si nous ne pouvons rien face au changement climatique, nous pouvons au moins apprendre à y naviguer de manière moins tragique. Nous serons moins seuls et plus vivants. Nous voulions la terre, nous voulions rendre les lits des rivière rectilignes pour construire des routes, des voies TGV. Nous avons provoqué appauvrissement et déshydratation.
L’un des fils rouges de cet ouvrage questionne notre volonté de participer en tant qu’humains, à l’auto-guérison du monde. Sommes-nous capables de nous poser, d’observer, de nous inspirer des incroyables travaux des castors pour mieux les imiter et limiter notre pouvoir de destruction massif ? Cet ouvrage éclairant nous y incite avec poésie et force émotion et enthousiasme, se basant sur bon nombre d’observations et d’expériences. Notamment aux USA. Les dessins à l’eau de Suzanne Husky, longtemps paysagiste, déroulent de manière fluide et poétique les pensées de l’incandescent écrivain.
En nous abreuvant de torrents d’idées, en nous plongeant dans l’élément liquide, le philosophe et l’artiste nous invitent à penser comme un castor. Si ses nuisances induites sont spectaculaires, ses effets positifs sur le milieu sont imperceptibles pour les profanes que nous sommes. Comment la vie non humaine nous apprend à guérir la vie plus qu’humaine ? Une réflexion que ne cessera de se faire Baptiste Morizot bouleversé, pourtant habitué à s’ouvrir au monde animal lors de ses nombreux pistages sur les territoires du sauvage. Une nouvelle relation est possible : faire comme le castor pour guérir des milieux à sa manière. Nous n’avions pas compris ce monde. Il est grand temps de changer de paradigme en se focalisant sur un type d’agentivité sous-estimée dans le vivant : la tendance spontanée de la vie des uns, à aménager celle des autres !
Tout est lié : saviez-vous qu’il existait une espèce de grenouilles ne pouvant se reproduire que dans l’empreinte remplie d’eau de pluie de la patte d’un éléphant dans la terre ! ?
La médecine préventive castor a des choses à nous apprendre. Nous avions détourné le regard, il est temps de le poser à nouveau et d’écouter ce que la rivière a à nous dire :
‘ (…) Je veux de la place pour m’étendre dans un lit non amputé, des forêts sur mes rives et des castors, et si vous n’en avez pas… alors donnez-moi des humains qui s’inspirent des castors et de la mort vivante de la forêt, pour m’aider à raviver mes propres pouvoirs de guérison, qui sont cent mille fois supérieurs aux vôtres – mais dont vous, comme toute vie, bénéficierez »
L’enjeu d’un tel ouvrage ? un projet philosophique pour rendre sérieuse l’idée d’alliance avec des animaux non humains. Le monde vivant est notre allié occulte à la puissance cosmique ! L’urgence nous pousse à réactiver la positivité du monde pour nous donner une raison de nous lever chaque matin. Un ouvrage qui abonde dans le sens de l’actualité pour une fois réjouissante : fin janvier sur la rivière Vltava située au sud-est de Prague, une colonie de 8 castors a mis moins de 24 h à réaliser un projet de barrage qui traînait depuis 7 ans permettant d’économiser des sommes astronomiques. La nature est décidemment ingénieuse et très généreuse.
Sachons prendre exemple sur elle.