C’est un ouvrage foisonnant et vertigineux que je vous invite à découvrir, à explorer et à méditer. Catherine Kerbrat-Orecchioni est une linguiste émérite, entre autre reconnue pour ses travaux sur les interactions verbales et l’analyse du discours politique.Elle nous livre un fascinant ouvrage de plus de 600 pages, nourri de nombreuses références scientifiques, philosophiques et littéraires sur la question animale, en passant par l’exploration de la condition animale, et terminer en abordant la cause animale.  Des lectures marquantes mais aussi peut-être et surtout l’observation de ses chats au quotidien, auront été autant de révélateurs pour mettre au monde un tel ouvrage, édifiant par le travail fourni et la réflexion qui en résulte. Un authentique cheminement personnel.

Si la philosophie avec Descartes célèbre le triomphe de la Césure, idée selon laquelle il y aurait une supériorité intrinsèque de l’humain, l’éthologie, – l’étude scientifique du comportement des espèces animales – bouscule sacrément cette notion de Césure.  Franz de Waal ou Jane Goodall préconisent des méthodes d’observation et d’études, dites de terrain. On accorde enfin aux animaux des aptitudes cognitives, socio-relationnelles et émotionnelles. Les mésanges de Londres qui percent les bouteilles de lait pour ne se régaler que de la crème, illustrent bien le mécanisme de perception suivi du mécanisme d’action. On sait que les chimpanzés ont la notion de revanche et que les poules reconnaissent notre visage, que les chiens guide aveugle ont une empathie fabuleuse : on peut dès lors reconnaître que les animaux ont une palette très riche en émotions et en sentiments.

Si les animaux sont muets, ils ne le sont que pour nous qui ne savons pas les entendre ! Il revient à la zoosémiotique d’analyser ces signes : c’est l’étude de la communication animale. Cette toute jeune discipline met en lumière des comportements extraordinaires et insoupçonnés :  la danse des abeilles à ses congénères pour l’avertir de la proximité du nectar, l’alouette des champs qui peut produire jusqu’à 600 notes différentes dans un même chant ! L’auteur s’interroge : peut-on parler de langage même s’ils communiquent ? Ce que l’homme a et que l’animal n’a pas, s’appelle l’oratio qui est le maniement du discours. Montaigne sera le précurseur de la notion d’échanges inter-espèces. La phénoménale capacité d’adaptation des singes au genre humain est illustrée par les tribulations fantasques de la  chimpanzée Pépée adoptée par Léo Ferré – elle coud, cuisine, fume, aide à un aveugle à boire. Avec un chien, les échanges forment de réelles interactions où l’essentiel se joue au niveau de la relation. Comme le cite Jean-Baptiste Morizot à propos des animaux « Ils nous attribuent une intériorité, nous qui peinons à leur rendre cette politesse ».

Il semble donc de plus en plus admis que les aptitudes de certains animaux soient fondamentalement de même nature que chez les humains.  C’est ainsi qu’apparaît le terme de «sentience » ; la capacité à ressentir des émotions et à percevoir de façon subjective, son environnement et ses expériences de vie.  L’auteur ironise alors : « Apprendre que nous ne sommes pas aussi exceptionnels que nous l’imaginions, cela peut porter un rude coup à notre narcissisme d’espèce ».  L’éthologie se penche sur la façon dont un animal voit le monde et en particulier, comment il nous voit. On appelle cela l’unwelt : le monde « propre » d’un animal. Nous rentrons alors au cœur de la question animale, et pour accéder à ses mondes nous nous repasserons les films de Dian Fossey qui vocalisait joyeusement comme ses gorilles. On découvre que l’unwelt de l’éléphant est surtout acoustique et olfactif, que la chauve-souris est une pure ivresse exploratoire. Tant de territoires méconnus pour nous, humains !

La littérature n’est pas en reste pour évoquer le point de vue animal : des Fables de la Fontaine au roman naturaliste, nous relirons L’appel de la Forêt de Jack London. Ce récit est un véritable manifeste illustrant à la fois la théorie de l’évolution et les données scientifiques sur l’intelligence animale. Voilà une littérature engagée qui fait surface. Dans le second volet de son ouvrage, Catherine Kerbrat-Orecchioni pose la question incontournable de la représentation du monde animal dans le lexique français.  Dans un monde d’images en surabondance, que valent les mots et que signifient ils exactement ? Quel est le véritable sens des mots quand on aborde la question animale ? Quels arguments opposer ? 

Etant elle-même une spécialiste émérite, elle nous délivre de façon instructive et passionnante les dessous de l’affaire. Si la zoosémiotique s’intéresse à la façon dont « parlent » les animaux la zoolinguistique se préocupe, elle, de la façon dont les humains parlent des animaux. Certains éléments de langage s’apparentent à de la zoophobie ou du mépris envers nos frères inférieurs. Si avoir une taille de guêpe est plutôt flatteur, les noms d’animaux sont généralement dégradants et celui qui en paie le prix fort reste encore et toujours le cochon. Le sexisme transpire également pour les cougars ou les langues de vipère. Il n’y a guère de commisération sur l’expression de la souffrance animale : avoir du plomb dans l’aile ne semble pas perturber ceux qui ne cassent pas 3 pattes à un canard. L’enfant que j’ai été a fredonné « Une souris verte » et « Alouette, gentille alouette », de façon si ingénue. Le mépris des bêtes était déjà enfoui dans l’inconscient de tout un chacun. Depuis, j’ai fait du chemin.

On le voit bien, le champ sémantique charrie beaucoup de fausses représentations négatives de l’animal, et les stéréotypes sont légion. L’homme est bestialisé et l’animal chosifié. L’auteur nous rappelle l’importance capitale de bien nommer les choses car le respect de l’animal passe d’abord et surtout par cela : utiliser le vocabulaire adéquat. Les mots sont de réels outils d’argumentation et de réels terrains de lutte : il faut savoir les utiliser pour prêter notre voix à ceux qui n’en ont pas. L’analyse de l’approche argumentative est un réel manuel de « savoir dire » pour mieux argumenter. C’est à vous lecteur que je laisse le soin de découvrir ces pages indispensables. On y parle de ces techniques associatives dans le discours, qui permettent aux opposants et détracteurs de la cause animale d’échanger. En un mot comme en mille qui ne suffiraient pas, l’auteur tord le cou à certaines idées reçues, braque les feux de son savoir sur les dessous des mots, qui dérangent ou arrangent. 

Il y a de réels enjeux profonds et ancrés qui découlent de cette analyse : c’en est étourdissant. On en appelle à mettre les humains d’un côté ; et de l’autre côté et dans un même sac, les carottes et les animaux car c’est bien connu, la carotte a un cri qui dérange ! Cette plus que précieuse et si subtile analyse de l’auteur nous martèle sans jamais nous lasser que toute contre-vérité est dangereuse :  non, le taureau ne rêve pas de mourir glorieusement et assoiffé de sang. Les argumentations fallacieuses sont pernicieuses et faussent le jugement.

Cette réflexion grandissante sur la question animale ouvre la voie au dernier chapitre de cet ouvrage :  l’analyse de l’émergence d’une nouvelle sensibilité des animaux. Mais pour parler de cette éthique animale il faut évoquer leur souffrance, et étayer le propos par des chiffres. Qui claquent comme autant de fouets de honte. La lecture de ce chapitre est particulièrement éprouvante et les chiffres, démesurés. Je pensais connaître l’étendue des dérives du cauchemar mais j’étais si loin du compte ! C’est une déambulation en martyrologie animale qui commence alors, et l’on rejoint Victor Hugo nous interpellant « L’enfer n’existe pas pour les animaux, ils y sont déjà ».  De la jungle des abattoirs à l’enfer de l’élevage industriel rien n’échappe à l’auteur qui a dû avoir quelques nausées à décortiquer des centaines d’ouvrages pour nous éclairer et nous informer. 

Ont été prouvées chez les cochons et les poules, leurs fortes capacités d’empathie, leur propre souffrance étant décuplée par la conscience qu’ils ont de celles de leurs congénères. La gorge sèche, le cœur étriqué, nous continuons de prendre la mesure de l’horreur.  Cette violence collective envers les animaux loin d’être combattue, est tolérée et même encouragée par la société. L’auteur se penche sur l’origine de la violence individuelle, des vertus du blindage, de cette sacro-sainte volonté de savoir, qui autorise l’expérimentation animale. Comment peut-on supporter cela ? Nous parlons d’absence d’empathie ou anempathie. Celle-ci procède de l’ignorance des consommateurs, du mensonge par omission ou alors de l’ignorance volontaire où l’on verrouille notre cerveau, pour ne pas savoir. L’indifférence est elle aussi, très grande.

A l’inverse, le livre « Larmes de Combat » de Brigitte Bardot apparaît comme un réel texte testamentaire, un récit actif, courageux et pionnier. Un symbole d’hyper empathie. Un nouvel arrêt sur image est indispensable en décryptant l’expérimentation animale, la chasse de loisir, la corrida, les animaux d’élevage où le désaccord reste le plus important et le plus délicat. La notion de bien-être animal est prononcée du bout des lèvres et le programme des 5 libertés de 1979 semble très rarement respecté.  Avec le principe d’éthique animale est aussi apparue la notion de respect. Elizabeth de Fontenay ouvre le débat et se demande si la question animale ne devrait pas devenir une question sociale.  

Politiser la question animale est une réalité, il suffit d’écouter le Parti Animaliste aujourd’hui, et le nombre de détracteurs qu’il entraîne derrière lui. Mais le combat reste déloyal et dissymétrique, entre mouvements animalistes disparates contre  fédérations et  lobbies.  L’auteur n’a d’autre choix que de nous marteler ces chiffres. Chaque minute dans le monde 5 chevaux, 22 chiens, 400 veaux et vaches, 700 moutons, 930 dindes, 1700 cochons, 3000 canards et plus de 60000 poulets sont abattus pour la consommation humaine ! Le tableau pour les poissons d’élevage est aussi terrifiant. Cette guerre sans merci contre l’animal menée par l’homme exterminateur, ne serait-ce pas ça, le véritable propre de l’homme ?  Cette fois ci, nous ne rions plus. 

Les propos de Sylvain Tesson qui parle de « dégommage par l’homme dans la nature de tout ce qui n’est pas lui »   inscrit la cause animale dans le cadre d’une problématique bien plus large que l’on qualifie d’écologique ou environnementale. Cette convergence se fait autour de la notion de biodiversité.  C’est à la fin de l’ouvrage et à pas de velours que Catherine Kerbrat-Orecchioni, nous confiera garder quelque confiance dans les vertus de l’éducation pour accorder une plus grande place à la bienveillance envers les bêtes, même si le retard en France est bien présent.   On sait que 70% des maladies infectieuses émergentes sont des zoonoses : voyant son territoire se réduire comme peau de chagrin, l’animal sauvage se rapproche des grandes villes entrainant la multiplication des contacts avec les animaux d’élevage dont l’extrême concentration accélère la propagation des agents infectieux. L’agriculture industrielle pourrait bien être le plus grand crime de l’histoire. 

La notion de spécisme est le fil rouge de cette lecture déambulation. Un fil d’Ariane qui nous emmène à son origine théologique, son ancrage philosophique, ses justifications scientifiques, ses enjeux éthiques : le spécisme devenant une notion criticable mais aussi très critique. Nous savons aujourd’hui que nous sommes fondamentalement spécistes. La réflexion de l’auteur est profonde et fait sourdement écho à la nôtre. Que faire quand on sait ? nous murmure t’elle. Se livrant sur ses passions tristes qui l’ont animée lors de l’écriture de ce livre – la colère, la honte mais également une grande déception-, elle nous confie avoir eu de belles surprises de lectures et de réelles consolations à se savoir du bon côté de la frontière des genres. Une petite lumière dans le noir.

La question animale devient elle aussi une question genrée, abordée dans notre société. Les stéréotypes ont la vie dure entre une chasse quasi masculine censée incarner les valeurs viriles et l’image simplette des femmes amies des animaux. Catherine Kerbrat-Orecchioni nous fait une dernière confidence: plus inattendue aura été sa conviction progressive sur la question animale. Cette certitude de savoir dans quelle direction allaient ses préférences – pour des raisons intellectuelles aussi bien que morales – et surtout qu’il n’était pas interdit d’en faire état.  C’est une expérience inédite pour l’auteur qui découvre l’impossibilité de rester impassible face à une telle situation. S’intéresser aux animaux c’est nécessairement accorder une place centrale à leur sensibilité et donc aux souffrances que nous leur infligeons.  Voilà l’enseignement principal.  

Cet ouvrage colossal et magistral de plus de 600 pages, est un réel tour de force. Une mise en lumière éblouissante, fulgurante et aussi abyssale des différentes façons de concevoir notre relation aux animaux. Il nous distille toutes les composantes pour mieux repenser notre rapport au vivant : en mettant le doigt sur tant de non-sens des humains dans leur esprits, il éclaire notre conscience et délimite notre libre arbitre.  D’une telle lecture, on ressort différents. Troublés. En aucun cas indifférents. Cet ouvrage se fait fort de rétablir non pas des vérités mais de braquer les projecteurs sur ces grands oubliés La couverture est illustrée par une très délicate fresque Italienne du 16ème siècle de l’Arche de Noé. Et si le déluge pour les animaux, c’était nous ? Il est indispensable aujourd’hui de remettre l’animal au centre même de notre humanité. 

Ce véritable travail d’investigation rédigé dans un style vivant, est un texte foisonnant qui ne manque pas de d’humour et de causticité. C’est instructif, décapant et dérangeant. Le sujet n’est pas aisé, la méthodologie pour aborder une telle somme d’informations incroyablement compliquée et pourtant le résultat est stupéfiant. Catherine Kerbrat-Orecchioni fait d’un sujet abscons et aux multiples ramifications, une bible de savoir, de réflexion et pourquoi pas de salutaire changement de prisme ? Comment ne pas terminer cette chronique par cette citation de Georges Bernard Shaw hélas, on ne peut plus d’actualité ; « Tant que les hommes tueront des animaux pour se repaître de leur chair, il y aura des guerres ».


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