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« Écrire un livre sur la mort n’a de sens que si on peut en rire » nous dit Emmanuelle Pouydebat, directrice de recherche au CNRS dont on connaît la rigueur scientifique et la fougue contagieuse. Pari gagné avec cette enquête documentaire sur les animaux et la mort qui clouera le bec aux arrogants et enrichira les éveillés. Il fallait illuminer ce sujet un brin austère de grands éclats de rire : c’est chose faite grâce aux illustrations caustiques et jubilatoires d’ Arnaud Rafaelian. Les deux ont trouvé un bel équilibre complice dans l’écriture et le dessin, qui fait la force d’un tel ouvrage. Instruire et documenter, sensibiliser encore et toujours, ramener l’animal à sa place d’être sentient qui connaît la peine, le désarroi, la souffrance, la peur de l’éloignement, le désespoir. Comme nous. Il ne l’exprime juste pas de la même manière.

Se plongeant dans ses souvenirs d’enfance près d’animaux qui ont fait sa joie, la chercheuse a élargi son cercle de compassion avec ce besoin impérieux de creuser encore et toujours la complexité folle du peuple animal. Le fil rouge de son plaidoyer ? Il faut que l’humain arrête de s’accaparer le chagrin, le deuil ou l’envie d’en finir avec l’existence. En un mot : réhabiliter la compréhension de la mort par l’animal. Appréhender les spécificités et les diversités malgré les réticences de certains adeptes de la mentophobie – négation de l’existence d’une conscience animale par certains scientifiques.
L’un des obstacles majeurs à l’acceptation de l’idée que les animaux aient une compréhension de la mort – ni binaire ni universelle et si complexe – passe par leur absence de langage. Pourtant la grande variabilité du vivant ne cesse de surprendre. Il y a autant de façons d’encaisser le départ et l’arrachement que d’espèces animales. Son cheval de bataille ? S’attaquer aux idées reçues, bousculer des certitudes, et infléchir l’anthropocentrisme intellectuel et émotionnel. Tout compte fait un animal sauvage qui passe son temps à fuir un prédateur, toujours en alerte, qui ne dort que d’un œil ou s’abreuve à demi-rassuré, a une perception bien plus concrète du danger, de l’attaque, de la blessure et de la mort que nous humains, qui ne regardons pas toutes les secondes par-dessus notre épaule pour savoir d’où pourrait venir le mal.

Et pour tromper le danger, l’animal simule une blessure ou son décès. C’est la thanatose. L’ingénieux lézard à queue épineuse se rend indigeste et son prédateur le vomit. Les crapauds à ventre de feu abordent des couleurs vives qui avertissent de sa toxicité. Salivation, défécation, miction tout est bon pour maintenir au loin l’ennemi. Les boas nains déclenchent des hémorragies par les yeux. L’opossum gagne l’oscar du meilleur acteur : il urine, défèque, la langue pendante, il se recroqueville tout en ouvrant grands yeux et bouche. Dans l’eau, certains requins se retournent sur le dos, inertes, alors que crabes et écrevisses tombent raides vivants. L’autrice nous ouvre les portes d’un monde infini des hypothèses, où génétique et environnement se mélangent en une danse macabre. Bien vivante !
Même s’il ne comprend pas comme nous la finitude de sa propre existence, pourquoi cela l’empêcherait-il de se donner la mort ? Quand KATHY, héroïne de Flipper, après des années de captivité, se laisse un jour couler au fond de l’eau en coupant délibérément sa respiration, que faut-il penser ? Il existerait des mécanismes cérébraux fonctionnels liés au suicide chez les humains que l’on retrouve chez les macaques rhésus. Troublant.
L’autrice joue la prudence : « Nous ne sommes sûrs de rien mais avec les animaux tout est possible ». Le mot ‘suicide’ dérange ? Excuse toute trouvée pour nier l’existence des 3 comportements autodestructeurs : la dispersion, le chagrin, le sacrifice. Les grands singes et les éléphants présentent des pathologies semblables à nos propres troubles psychiatriques. En captivité, nombre d’animaux s’automutilent. Un rat se sachant atteint de toxoplasmose se jette littéralement dans la gueule d’un chat pour en finir. La fourmi de Malaisie elle, explose pour protéger sa colonie. L’anorexie suicidaire de certains chiens et chats abandonnés n’est plus à démontrer.
Quid des rituels de funérailles ? Un cadavre comporte des risques pathogènes alors guêpes, abeilles, fourmis ou termites jouent les croque morts en enlevant, enterrant, ou mangeant les morts. Une gestion qui a son importance. Les funérailles sont réglées vite fait bien fait. Éléphants et chimpanzés recouvrent leurs morts avec des branches, des feuilles, de la terre. Une femelle orque a gardé auprès d’elle son petit mort, pendant 17 jours sur 1600 kms, sans manger. Qui peut-dire ce qu’elle avait en tête. Elle seule le sait. Les corvidés déposent des plumes, des bâtons et de l’herbe près des cadavres pour signaler le lieu et l’éviter. Nettement moins romantique mais très pragmatique !

Le déni de la mort chez la maman chimpanzé qui perd son petit est à la hauteur de son attachement pour lui : c’est-à-dire, énorme.
Une utopique quête d’objectivité a donné naissance à une vision mécaniste et froide des animaux : nous sommes ainsi passé à côtés de leurs émotions. Cet essai qui a le mérite troublant de faire rire en parlant de la fin de l’existence, invite à une prise de conscience urgente. La mort devient acceptable, presque ludique et surtout nous oblige à reconsidérer une fois encore et avec quelle pédagogie, l’animal dans toute sa complexité et sa splendeur.

« La mort n’est rien pour nous, étant donné précisément que, quand nous sommes, la mort n’est pas présente, et que, quand la mort est présente, alors nous ne sommes pas ».
EPICURE
copyright: illustrations ARNAUD RAFAELIAN