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On nous promet un prince charmant derrière un crapaud, mais que nous réserve une grenouille ? À Rambouillet près d’une mare pullulant de sons, de matières et de couleurs, Olivier REMAUD s’est un soir assoupi lors d’une sortie nocturne naturaliste. Venu pour vivre des moments de connivence avec les animaux, il n’est qu’un passant occasionnel et sait bien que la nuit laisse place à d’étranges visiteurs. Ses rêves seront habités par une grenouille venue des Pyrénées qu’il décidera de suivre dans un road trip rocambolesque. Une occasion en or pour faire de ce conte onirique une invitation à repenser notre relation aux milieux humides et aux amphibiens. Un récit en forme de leçon de chose poétique – habitée par le songe et l’émoi – quand frontière entre rêve et réalité s’estompe subtilement.
Tout en clair-obscur, cet écrivain philosophe nous propose une singulière vision de la nature attirant notre attention sur ce qui est si souvent ignoré ou invisible. Il nous invite à nous décentrer pour comprendre ce monde qui nous entoure où tout n’est qu’interdépendances. Dans ‘NOCTURNE AMPHIBIEN’ la forêt devient un personnage à part entière tout comme cette mare auprès de laquelle cerfs, martres et sangliers viennent tailler une bavette ou se rouler dans la boue. La grenouille visiteuse qu’il surnomme NARSA a une robe lisse et un dos couleur rouille, porte-parole d’un précieux témoignage : le sien et celui de son espèce. Elle a fui ses montagnes, ses versants boisés accueillants et ses vallées profondes devant un climat imprévisible qui devenait menace et faisait se rétrécir chaque jour un peu plus les majestueux glaciers. Ambassadrice et porte-parole, elle trouve dans cet homme un témoin et un allié de taille pour alerter sur l’urgence à (ré)agir. Dans ce rêve, l’homme va petit à petit se métamorphoser en grenouille : consonnes et mots l’abandonnent, le nez est remplacé par un petit museau, les sauts sont encore un peu timides. Son esprit reste humain mais son corps est celui d’une grenouille et il en est plutôt satisfait. « Ma peau était magnifique, élastique et de couleur cannelle crème, elle rayonnait d’humidité. J’étais fier de mon épiderme » : une expérience zoomorphe à mi-chemin entre conte, récit de terrain et enquête naturaliste . Quand l’air, l’eau et la terre indissociables se modifient sous le soleil, il y a de quoi perdre le nord. Les torrents n’ont jamais été aussi chauds et les glaciers si mouvants.
Et puis le bipède retrouve son corps d’humain avec un sentiment d’urgence obsédant, bouleversé par l’odyssée qu’il vient de vivre aux côtés de ces amphibiens aux prises avec un climat qui s’affole. L’espèce sylvatica dite ‘la givrée’, gèle quand les températures dégringolent et reprend vie quand l’air se réchauffe, la grenouille des déserts devra chercher des dunes où s’installer au moment où le réchauffement asséchera les organismes, quant à la rainette verte, elle clame à qui veut bien l’entendre que les biotopes ne sont plus ce qu’ils étaient.
À son réveil, Olivier REMAUD se fait une promesse : défendre ces espaces aquatiques méconnus et essentiels. La mare est une baignoire où viennent hulottes timides et oiseaux migrateurs éreintés. Plus le terrain est artificialisé moins les espèces locales sont présentes. « Ce qui nous fait défaut, c’est un sens étendu de l’intimité avec le monde vivant ». Ce récit onirique est aussi une leçon de vie : les terres d’eau se régénèrent toutes seules mais exigent néanmoins du soin et de la discrétion, sans que nous bétonnions et asséchions chaque centimètre carré. Un pacte de réciprocité est passé : prendre soin les uns les autres garantit notre survie à tous.
La rosée devient bain de vapeur moelleux, la pluie se transforme en don du ciel, les nuages « ces beaux visages de l’atmosphère » sont des étapes précieuses dans la métamorphose de l’eau. Dans le monde de NARSA, Olivier REMAUD s’est mis à hauteur de grenouille et à fleur de peau nous alertant sur l’urgence à apprécier l’humidité. ‘NOCTURNE AMPHIBIEN’ est un témoignage troublant évoquant la détresse d’une espèce mais aussi la joie de vivre, tout en proposant des alliances. Son manifeste pour les amphibiens véritables bio-indicateurs est éclatant : une prose qui nous interpelle dans la douceur et la fermeté pour ne jamais oublier nos interdépendances.
En 2023 le maire de Montréal a annoncé vouloir développer 30 parcs éponges et un réseau de 400 rues perméables pour déminéraliser la ville et réintroduire le cycle de l’eau. Dans les interstices d’un monde qui se délite, la survie passe par la collaboration.
« Pour être conviviale, une ville exige de l’eau
Pour rester habitable, la Terre demande des rêves »
Les grenouilles ont quelque chose à nous dire et préparent leur propre révolution silencieuse.
Sachons tendre l’oreille avant qu’il ne soit trop tard.