Pour trouver un axe à sa vie, on peut la vouer à une valeur cardinale, en faire une raison d’être : c’est sur ce chemin que Maria jeune animaliste Mexicaine s’engage, en choisissant ses combats pour dénoncer les violences faites aux bêtes dans un pays déjà gangrené par les féminicides. Taire ses convictions alors que le monde chavire n’est pas tolérable, alors la parole elle la prend.  Tonique et revigorant comme un shot de mezcal,« ECATEPEC » le nouveau roman de Camille Brunel, aborde la question des engagements, des choix profonds et des concessions de tout activiste.

Le décor est planté dans une banlieue bétonnée de Mexico City entre ombre et lumière, à quelques kilomètres des pyramides de Teotihuacan, où le soleil et la lune étaient célébrés par les Aztèques en sacrifiant des vies. La mort était la condition de la vie, le cycle d’un renouveau permanent et perpétuel. Son héroïne Maria, grandit rebelle, et s’engage vite et fort pour les animaux. A l’ombre d’une famille aimante, elle pourrait comme l’encourage mère et grand-mère, prendre soin d’elle-même car après tout, être jeune et être femme à Ecatepec, c’est un risque à courir. Celui de vivre avec l’ombre de la peur dans ses propres pas. Le jour de ses 27 ans, la jeune fille des villes, rencontre, Euridyce, jeune fille des champs. Si l’une rejette l’idée que des animaux doivent mourir pour devenir ingrédients, l’autre aimerait repeindre le monde, car il est sale, à l’instar de cet arbre tout blanc qui a décidé de ne plus reverdir et sous lequel elle passe le plus clair de son temps. Voilà deux sœurs de combat en jachère qui se sont trouvées. 

Submergée par la souffrance d’une vache qu’elle a vu grandir et  maintenant destinée à l’abattoir, par l’agonie d’une jument au regard terrifié, Maria tente de ne plus s’identifier aux animaux pour ne pas se perdre.  La vulnérabilité distingue les animaux, – humains compris -, des dieux et des statues. Ce sentiment d’exception humain se détache d’elle, comme la mue d’un serpent. S’opère alors un changement de peau, une nouvelle identification. L’arme la plus cruelle n’est donc pas le manche d’une pelle qui décimerait une population de serpents pour venger la mort d’un petit orphelin, mais bien notre ignorance, nos esprits violents.  Son combat, sa respiration, sa pulsation de vie elle les met au service d’un activisme et d’un militantisme en portant la voix de ceux qui n’ont en pas, au risque de se voir poser la sempiternelle question : n’y at-il pas plus grave que témoigner de la misère animale ? Non ! Comme l’injustice est générale, nous, humains avons le devoir de ressasser les injustices passées pour envisager les actions à venir.

Inébranlable, elle puise sa témérité dans une indéboulonnable conviction ; témoigner c’est déjà être en marche :  sur un marché douteux d’un quartier qui l’est encore plus, à photographier des âmes animales en errance dans un réel infect, l’expo documentée demandée par son professeur s’apparente plus une déclaration de guerre aux mâles méprisables qu’à un propret devoir de classe.  Elle infiltre de sordides combats de chiens où cette haine fabriquée par les humains n’a d’égal que la puanteur des lieux et des tortionnaires qui, contre quelques billets crasseux, annihilent le sens du mot « vie ». Quand le lieu sera fermé par les autorités grâce à ses photos, le cocon Maria deviendra papillon, et son effet relèvera plus d’un profond sentiment de puissance sur lequel elle s’endormira chaque soir. Toute injustice lui fait l’effet d’une écharde, et face à un monde chaotique, il n’y a plus de place pour une quelconque demi-mesure. L’action chez elle, révèle la guerrière, une héroïne frondeuse et moderne que rien ne semble arrêter.  Camille Brunel s’est inspiré d’une vraie muse aux yeux et cheveux de jais pour en tracer les contours dans son livre. Il en a fait un porte-voix unique. Face à l‘intolérable souffrance des animaux ne vaut-il pas mieux les considérer comme des mystères ? Une douleur semi occultée par une ignorance, n’est-ce pas le meilleur réflexe défensif ? En attendant, c’est un par un, que l’on peut écoper la violence inouïe qui inonde le monde, et menace de le faire chavirer.  Voir le jour à Ecatepec c’est vivre sous le joug du narcotrafiquant César Milan : sa notoriété de tueur de femmes conjugée à son amour des chevaux et des chiens, fait la une des journaux. Un homme qui emploie son intelligence pour lui-même, s’érigeant contre le monde. Un dieu des enfers que l’on ne combat pas, le trafic de drogue étant la religion. 

Lorsque Maria et César se rencontrent, c’est l’occasion d’échanges musclés aux émanations renouvelées de tequila. La parole comme seule arme continue de délier les langues avec la nuit en témoin.  Ce sont deux visions du monde radicalement antagonistes qui s’opposent, à moins qu’une empathie commune pour les animaux ne fasse le lien entre ces 2 humains. Car l’animal fédère, rassemble.  Toute violence non érigée en scandale finit sourdement par être normalisée. L’intarissable puits sans fond teinté de sexisme de Cesar pourrait être asséché en lui parlant des bêtes. Après tout c’est bien l’oratio et le logos qui distinguent l’humain de l’animal, alors autant s’en servir comme arme de dissuasion, comme un cri qui vient de l’intérieur.  Il n’est pas absurde de comparer nos animaux de compagnie à des enfants : ils perçoivent le monde avec tant d’acuité, leur umwelt est si mêlé de perceptions incroyables, toute douleur les submergeant d’incompréhension, leur existence entière procédant de notre voix. En retour, notre mission sacrée est bien de leur rendre la pareille, en les considérant avec le plus grand des respects. Contraindre un chat ou un chien qui tente de se défendre, c’est l’humilier en attaquant son amour propre et la valeur qu’il accorde à sa férocité. Humain ou animal, le cœur peut faire germer en sourdine des humiliations rarement verbalisées, le silence étant le garde du cœur le plus adapté. Ce n’est pas parce que la mort est partout qu’elle n’est pas grave. Un monde qui implose, imbibé de tant de souffrance morale, saurait-on le reconnaitre ? Chaque année sous le soleil Mexicain, 4000 vies sont ôtées à des femmes dont on retrouve parfois le corps jeté anonymement sur le bas côté des routes. Leur messagerie What’s app clignotent dans le noir, on n’ose pas les désactiver. Dans 99% des cas, ces meurtres ne sont jamais punis. Une femme née mexicaine a, dès la naissance, son lot de menaces et d’épées de Damoclès tatoués sur sa tétine, et les épreuves viendront quoi qu’il arrive. Une fatalité qui lui colle à la peau. 

 A une époque le combat animaliste faisait office de parent pauvre d’une lutte contre les inégalités, aujourd’hui c’est le féminisme. Un monde qui fait un pas en avant et deux en arrière. Maria arrivera t-elle à retourner César Milan ? A lui faire entendre raison qu’une vie animale vaut la vie d’une femme ?   La perte d’un animal, comment vivre avec nos morts, la renaissance : tous ces thèmes prennent forme, vie et couleur sous la plume percutante et flamboyante de l’auteur. On retrouve  la fureur de la Guérilla des Animaux, premier opus d’un tryptique animaliste qui s’achève avec Ecatepec. Sa patte est un mélange de furie s’opposant à une  sourde douceur, l’opposition du feu et du vent pour calmer la tempête, du soleil qui embrase, et de la lune qui materne avec ses formes rondes. 

Pleurer 2 chats disparus alors qu’un pays est vérolé par le mal, cela a-t-il du sens et si oui lequel ? Que notre rapport à l’animal, que l’attachement dont on lui prête une vertu cicatrisante sur nos âmes incomplètes, est inévitable.  « Nous occuper des animaux nous aide à supporter la mort, César Milan. La nôtre et celle de ceux qui nous entourent, humains ou pas. Sans le vouloir, sans essayer, ils épongent notre chagrin quand il déborde…. Comme nous épongeons le leur. Les tuer n’est pas seulement cruel, c’est masochiste. C’est pire que de brûler les forêts ou de polluer les océans. C’est incendier notre pharmacie. C’est détruire notre issue de secours. Les animaux comme les enfants, sont notre seule chance de supporter de vivre. En dehors d’eux, il n’y a que des impasses ». 

Chaque année au Mexique du 27 octobre au 2 novembre, sont célébrés les morts avec force senteurs, guirlande et musique.  7 jours de commémoration festive qui n’ont rien à envier à nos 1er novembre pluvieux et cafardeux et si solitaires en face à face avec nos disparus. Le 27 octobre mexicain, ce sont les âmes des animaux défunts qui sont célébrées et l’on fête leur retour temporaire sur terre. Un kaleïdoscope de visions furtives, entre fusion et résurrection où les animaux aimantés par la mémoire de leurs gardiens leur apparaissent en silhouettes furtives, tels des  halos de lumière adorés .  Chaque être vivant est alors remercié de son passage sur terre, qu’il soit jaguar, chat, poule ou vache. La grâce leur est rendue d’avoir illuminé nos vies. C’est le moins que l’on puisse faire. 

Lorsque l’on vit avec son propre volcan intérieur, créer un lien avec un animal c’est faire couler une respiration dans nos veines, le temps de faire circuler le chagrin entre les 2 espèces. Si un oisillon indécis hésite un matin entre vivre ou mourir et choisit la vie, ses rémiges naissantes sont nos ailes d’ange gardien, qui pourraient bien être un jour tatouées dans le dos de Maria, car le noir et le blanc ne s’annulent pas, ils fusionnent.  Camille Brunel nous régale à nouveau par sa puissance évocatrice, son inégalable souffle épique, une alternance de furie enfouie et de calme, une lame de fond puissante non dénuée d’ironie et de cynisme bienvenus; une écriture servie par un engagement intersectionnel. Cette immersion dans les paradoxes d’un Mexique contemporain est inattendue :  l’occasion de vous replonger dans l’histoire d’un pays dont la justice mexicaine a dernièrement prononcé l’arrêt des corridas à Mexico, qui abrite les arènes les plus grandes au monde.

Dans ce dernier opus, la force du collectif n’est plus à prouver : une famille, un amant, une sœur de combat, un français attendri derrière un écran à l’autre bout du monde,  2 toques de fourrure soyeuse qui bercent de leurs ronronnements. Il est salvateur de trouver sa meute pour avancer.  Selon Balzac, la résignation est un suicide quotidien, lire « Ecatepec », c’est remercier toutes celles et ceux qui combattent dans l’ombre et la lumière, c’est emprunter un chemin vers l’action ou tout du moins la soutenir, être en constante gratitude de la beauté offerte du peuple animal, de la singularité de chaque individu, c’est faire barrage à l’obscurantisme. Une vilaine croyance philosophique de la Cesure initiée par Descartes, idée selon laquelle il y aurait une supériorité intrinsèque de l’humain, aura fait  bien des ravages.  Toute violence exercée sur une femme, est tout autant condamnable. Maria est là pour nous rappeler que tout courant qui en exclue un autre conduit à l’assèchement de notre humanité. Sa révolution est en marche. 

Nul besoin de 2 cœurs pour aller au combat, un seul suffit et Lamartine nous le rappelle. Humains et animaux peuvent un jour être amenés à veiller les uns sur les autres. Un écran de ténèbres de plumes noires peut recouvrir un cratère causé par une peine qui n’en finit pas, une chatte peut se substituer à une mère humaine pour offrir sa tendresse, une jeune femme peut se lever le poing levé et le verbe haut pour convaincre ceux qui érigent une frontière entre sexe ou espèce.  Enfin, un écrivain peut, grâce à sa plume non pas de  colibri mais d’écrivain engagé, réveiller nos consciences somnolentes , lui et sa fureur de dire !


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