
Avoir une araignée au plafond, quel bonheur ! Ce n’est pas cette ancienne arachnophobe qui vous dira le contraire. Dans cet ouvrage de vulgarisation scientifique particulièrement efficace, drôle et éducatif, elle nous retrace son itinéraire et son changement radical de regard sur ces petits bêtes au capital sympathie limité.
Tout avait pourtant si mal commencé par un beau soir d’été. Sur le carrelage d’une salle de bain, ses orteils rentrent en contact avec un spécimen massif de tégénaire qui la confinera dans un gouffre de terreur dont elle ne ressortira que treize ans plus tard. D’autres expériences tout aussi désastreuses la ramèneront à un questionnement essentiel, elle qui veut devenir vétérinaire. Un phénomène de dissonance cognitive s’installe sournoisement. La rencontre avec un séduisant professeur autour d’une blatte de Madagascar ou l’achat d’un appareil photo hybride, sont autant de déclics vers un changement progressif. En choisissant l’option NAC et faune sauvage lors de son cursus, une pensée insidieuse vampirise sa conscience : que faire si on lui apporte un spécimen velu à soigner ? Dans son imaginaire une morsure d’arachnide est plus effrayante que celle d’un chat caractériel !
Comme un enfant découvre la mer, c’est en emménageant en couple avec en toile de fond une véritable ménagerie, qu’un étrange tour d’esprit lui fait accepter la présence de quatre petites Phidippus regius velues, véritables grains de poussière sauteurs aux regards étonnement expressifs. La distance de sécurité est maintenue à travers le terrarium, l’appareil photo ne cesse de se déclencher, sorte de bouclier psychologique entre la belle et la bête. À pas de souris elle plonge chaque jour un peu plus ses yeux dans les leurs, tout en rentrant dans leur monde. Les photos mettent en avant une beauté inouïe, invisible à l’œil nu. La bascule viendra de son ignorance à « lire » l’animal. Pour pallier ce manque, elle apprendra tout ce qu’elle peut pour tenir à distance la peur très mauvaise conseillère et pour réduire d’éventuelles pensées phobiques à d’inaudibles murmures. Un jour, l’état de transe est atteint
« (…) il me sembla que mon champ de vision s’était soudainement réduit à ce petit centimètre de peau, sur laquelle une minuscule patte d’araignée venait d’atterrir (…) ».
Laissant derrière elle un éreintant métier de vétérinaire, elle décide de revenir à ses premières amours : « observer les animaux ». Grâce à ses vidéos de vulgarisation scientifique elle « amène des histoires chez les gens ». Au pied du Luberon ou chez elle, le terrain de jeu est immense. Dans son salon parsemé de mini nurseries colorées de bébés à huit pattes, la tristesse a laissé la place à de la joie pure et simple. Veiller sur des colonies de cloportes, mettre des œufs de phasme dans son incubateur, rien que de très anodin. Même les chats de la maisonnée ont leur rôle à jouer.
QUEL ENSEIGNEMENT EN TIRER ?
En apprenant à connaître et à s’attacher, on apprivoise la peur : une réponse émotionnelle qui ouvre une brèche en laissant la place aux émotions positives. Il peut nous arriver de mésinterpréter les besoins des animaux en nous les appropriant ; cependant, c’est t grâce à ce levier d’empathie que son regard à elle s’est progressivement mis à évoluer. Autre constat : nous attendons beaucoup trop de nos animaux, et parfois pas assez de nous-mêmes. Très sensible à l’humidité et à la chaleur, une Phidippus regius ressent toutes les odeurs et les minuscules vibrations de notre corps. Elle peut suivre du regard quand on se déplace, voire sursauter quand elle nous voit. Faire peur à une araignée aidera l’autrice à réévaluer sa phobie.
Formidable marqueur de la santé de nos environnements, l’arachnide existe depuis 380 millions d’années, régulant certaines populations de moustiques et de mouches à problèmes mais un constat douloureux s’impose : « L’araignée n’est jamais tolérée : elle est soit ignorée, soit détruite ». Les aimer c’est leur accorder une place en affirmant que la valeur d’un être vivant ne dépend ni de sa taille, ni de sa beauté, ni de ce qu’il éveille émotionnellement en nous. Ce récit finement tissé dans lequel elle entrelace sa propre voix à celle de ses colocataires velues, fait taire la peur. Nous ne sommes pas les seuls à habiter nos foyers, la Toile du vivant s’élargit.
« CE QUE LES ARAIGNÉES M’ONT APPRIS » fait partie des tout premiers textes de la nouvelle collection « Âme animale » des Éditions Tana, invitant à repenser notre lien au vivant à travers des rencontres intimes avec le monde animal. Ce plaidoyer pour une mal-aimée est un hommage à la mémoire de ICHI, minuscule individu guère plus gros qu’une pièce de 2 euros capable de chambouler une vie d’humaine.
Raconter la complexité du vivant, défendre des clients pas toujours en odeur de sainteté, nous défaire de nos préjugés, passer du dégoût à la contrariété, de l’émerveillement à l’attachement, quoi qu’il arrive nous faisons ce voyage avec Jessica Jousse-Baudonnet. C’est là la grande qualité de ce récit : très fluide et expressif, on passe de la scène digne d’un film d’horreur à de la poésie, sans oublier des airs de petit précis d’éthologie. Une vraie réussite.
Être phobique n’est pas une fatalité.
Le jour où elle décidera de les observer uniquement dans la nature en stoppant son activité de terrariophile, elle passera un cap.
« Voilà une belle manière de satisfaire son besoin de contemplation et d’être à la hauteur de l’affection que l’on porte au vivant ».
Suivez sa chaîne You Tube TERRAPODIA ! C’est drôle, instructif, surprenant. Cette ambassadrice des petites bêtes risque de vous donner envie d’aller voir ce qui se passe derrière votre tuyauterie.