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Tout commence par une photo : celle d’un homme qui semble consumé par ses chèvres à longue robe, au milieu desquelles il pose. Une image qui pousse Kapka Kassabova, grand nom du reportage littéraire, à arpenter le grandiose massif du Pirin bulgare pour suivre la trace d’un peuple nomade millénaire portant un nom aux sonorités de torrent qui bouillonne : les Karakachans. Un partage du quotidien pour une galerie de portraits inoubliables d’humains et d’animaux sur fond de paysages de montagne qui vous étreignent et vous retiennent. Elle se laissera porter et éblouir par la beauté de la vie rurale, sans rien cacher de sa grande dureté. On y croisera deux pionniers de la renaissance de races anciennes de chiens de troupeaux, une femme qui soigne tous les animaux blessés y compris les loups qui s’attaquent au troupeau de son mari et le berger Alexander dit Sásho. Volcanique avec ses yeux noirs où couve la tempête, ténébreux et passionné, leur rapprochement fusionnel sous-tend la narration tout au long du récit.
Dans sa vieille Subaru achetée pour l’occasion elle embarque pour un périple intense : pour le meilleur et pour le pire. Ce récit documentaire sur le pastoralisme est traversé par un souffle brûlant à la limite de l’incandescence. Un style éblouissant, organique et poétique porté par une voix inouïe, une plume enfiévrée comme envoutée qui nous promet la plus belle invitation au voyage qui soit. Soulignons la formidable traduction de Morgane Saysana au plus près des émotions.
Alors que dans la vallée les incendies de forêt font rage, Kapka Kassabova ressent l’appel de la montagne. De l’ alpage Eau Noire jusqu’ aux sommets abruptes, « ANIMA – La pastorale sauvage » nous relate cette impérieuse nécessité de vivre en harmonie loin du bruit du monde, au rythme du troupeau.
« Le monde d’en bas ressemble au résultat peu concluant d’une expérience ratée qui aurait transformé la planète vert et bleu en cimenterie ».
LE CHIEN GARDIEN DE TROUPEAU – LIEN VITAL DE LA COHABITATION
L’ autrice se joint au mouvement vertical en partant chercher des pâturages toujours plus éloignés. Le plus vieux mouton du monde habite ces montagnes et son berger est à lui seul une race en voie de disparition : un métier oublié et sur le déclin. Le chien Karakachan race légendaire élevée sur les flancs ouest de la Bulgarie, est conçu pour vivre en symbiose avec les massifs balkans en s’adaptant aux conditions extrêmes. Noble et résistant c’est le seul animal parfaitement dressé pour servir les autres avec son regard empreint d’une loyauté presque insoutenable et un poitrail proéminent comme émaillé de médailles. Sa mission ? Servir de gardien. KITAN est l’un d’entre eux. Tout chez ce chien est différent.
« Si les individus comme KITAN disparaissaient, alors la toile de la montagne s’en trouverait déchirée à jamais: chiens, moutons, chèvres et chevaux vont de pair »
LES BERGERS – UN PEUPLE INVISIBLE
Le temps de la transhumance puis de l’estive, Kapka Kassabova se glisse dans la peau d’ une bergère : désormais sa famille ce sera les moutons. Qualité principale du pasteur ? La patience, beaucoup de patience ; le temps de cueillir de la menthe sauvage ou des orties pour le risotto du soir. Sa mission ? Faire passer le troupeau avant tout et souffrir en silence. Eau, ombre, grande variété de plantes à brouter pour les bêtes sont les principaux ingrédients d’un pâturage réussi. La monotonie quasi monastique a cela d’apaisant qu’elle agit comme un baume sur les âmes tourmentées.
Trois conditions pour être berger : aimer sa propre compagnie, aimer les animaux et le plein air, n’ avoir peur de rien. Réconfortée par l’odeur des crottes de moutons et de la laine, elle s’endort le soir sur la bruyère piquante : au-dessus de sa tête s’étalent les cités des étoiles alors que les moutons semblent pétrifiés sous le clair de lune. Tout est connecté par un souffle vivant au beau milieu d’une flotte de pattes mouvantes Un lien unique avec l’environnement naturel régit ce nomadisme immémorial.
« Dans un pays où les petits ruminants étaient une religion, le pâturage était l’église, le rythme des saisons la Bible, et les aboiements alentour, le chœur ».
La transhumance est classée au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’ Unesco. Pourtant la majeure partie de l’humanité l’ a oubliée. Le berger est un fugitif noir, un marcheur, un citoyen de la terre et de ses tapis mouvants tissés de bêtes, de saisons, d’ eaux et de sentiments.
« ANIMA » est un récit organique et tellurique où l’on distingue le vert noir des pins nains du vert olive du genévrier de Sibérie. L’odorat saisit les effluves des animaux, le corps est traversé par la fatigue, la tension, et le mouvement permanent. L’humeur est un langage. Stimulant bêtes et humains, la montagne enivre, stimule et transcende. C’est également un récit physique : tout ici est précieux car il a fallu monter les tonnes de croquettes pour les chiens et des kilos de sel pour les moutons. Le seul luxe ce sont les nuits, quand le corps éprouvé n’a plus rien à porter. Plus l’ autrice marche, moins elle arrive à manger : le corps devient autosuffisant, capable d’accomplir davantage avec moins de carburant. La métamorphose peut commencer.
La vie de Kapka se déroule non au jour le jour mais heure par heure, dormant dans un enclos boueux au milieu de 600 ovins, 8 chiens, un ours pas loin, un nombre indéfini de loups dans les parages et les corbeaux qui tournoient dans le ciel. Quand un berger tarde à rentrer, l’autre qui attend entretient toujours le feu : c’est une règle d’ or. En vivant sur le fil du rasoir, la peur n’ est jamais loin : une immense solitude les enveloppe. Aux infos locales quand un berger se blesse ou meurt, personne n’ en parle alors qu’ un casse-croute de touriste dérobé par un ours un peu trop curieux, cela relève de l’importance nationale.
L’ exploratrice ne sera plus la même personne en fin de saison ayant connu le prix de l’effort redoublé pour chaque chose du quotidien. Faire pâturer les bêtes dans des endroits incongrus, attendre dans la tempête l’ autre qui est parti avec le troupeau, traire à tour de bras, préparer un sac dans l’ urgence, canaliser l’ alcool mauvais chez les hommes, être sur le qui-vive avec le mouvement pour seul horizon. Chaque réveil sera un miracle.
« Au point du jour la montagne est un film que je regarde, ma foi s’éveille avec le soleil, ma foi est absolue ».
Pour abriter un tel récit de plus de 500 pages, les Éditions Marchialy ont choisi un livre solide à la couverture bleu crépuscule et au papier crème. Une maison qui porte des histoires vraies à l’ exigence littéraire intacte combinant l’ acuité du journaliste et le talent du poète. La narration est le ciment et notre plaisir de lecteur sublimé. « ANIMA » où le souffle du monde, est constellé d’expressions non traduites au charme envoûtant qui donne envie de s’ ensauvager pour hurler avec les loups. Même dans l’ atmosphère pure des sommets, on apporte ses démons avec soi. La nature sauvage est un miroir parfait. L’enfer, ce n’est pas les autres.
Anima signifie « âme » en latin. La racine du mot « animal » aussi, soit tout être qui respire, doué d’une âme, de vie. Les nomades Karakachans l’appelaient « psyché ». Elle leur apparaissait sous forme de souffle, de brume ou de vent.
Comme le dit Kapka :
« Ce ne sont pas les grandes idées qui changent le monde mais l’ expérience et le vécu des lieux et des gens »
Elle a longuement plongé son regard dans celui des bêtes. Qu’ y a-t-elle vu ?
« Tout. Une des choses les plus magnifiques dont j’ai fait l’expérience, c’est l’ apprentissage de cette langue sans mots. Chez les animaux, il n’y a pas de mensonge. C’est une histoire vraie, tout le temps »
Entre éloge et élégie du monde pastoral âpre et en sursis, nous sommes invités à suivre un autre rythme, celui des bêtes et hommes confondus. Une telle invitation au voyage intérieur ne peut se refuser…