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Sur les immenses plateaux quasi-désertiques du Limousin mangés par la forêt, se jouent les destins croisés des bêtes et des hommes. Christian Signol signe une ode immersive puissante en hommage à cette part du sauvage qui tente de résister dans les interstices du monde. Le loup Lupo et sa louve Lena ont été signalés dans les environs. Branle-bas de combat dans les chaumières. Les éleveurs Jeanne et Damien refusent toute aide extérieure pour veiller sur leurs troupeaux. La fierté les nourrit. Lucas agent de l’OFB et la fougueuse Mathilde se posent en médiateurs dans un dialogue fiévreux hanté par la diabolisation de l’animal.
IMPLANTER L’IMAGINAIRE DANS LE RÉEL
Ce roman abrasif fait écho à l’actualité brûlante sur l’hostilité manifeste face aux loups du Limousin. Une vague de 14 arrêtés de tirs de défense simple accordée aux éleveurs menacent la survie d’une famille au patrimoine génétique exceptionnel. Quatre louveteaux nés ce printemps avec un père de lignée germano-polonaise et une mère de lignée italo-alpine sèment la zizanie. Ils ne demandent qu’à vivre. Tout simplement. Non seulement l’abattage n’arrange rien mais la condamnation de cette unique famille de loups serait une terrible nouvelle pour la conservation de l’espèce protégée.
LE RYTHME DES SAISONS – INDICATEUR INFAILLIBLE DES MENACES
Lupo est né dans le Mercantour et Lena dans les Alpes. Pour déjouer la menace humaine, ils changent régulièrement de tanière, cherchant la planque idéale car oui il s’agit bien de survie pour élever leurs portées. Toujours en quête de nouvelles zones de vie et de reproduction, ils bravent le danger.
En avril, les éleveurs sortent les troupeaux avec la saison des agnelages propice aux attaques. Les humains sont anxieux veillant la nuit près des troupeaux. Quand hurle le patou et résonne l’angoisse des bêtes alors qu’une silhouette lupine déjoue tous les pièges sautant une barrière de 1m50 une agnelle dans la gueule, il est déjà trop tard. En été la torpeur s’abat sur tout ce qui bouge et à l’automne, des trombes d’eau glacées fondent sur les troupeaux : c’est le risque de piétin qui fait son apparition – une infection du sabot grave et contagieuse. Si le brouillard de novembre brouille les pistes, le grand prédateur en profite pour croquer une agnelle qu’il ingurgitera pour ses petits qui l’attendent. Il doit anticiper la pénurie de nourriture de l’hiver quand les troupeaux seront rentrés se gavant de foin et les humains au chaud près de l’âtre. Les louveteaux les plus faibles mourront. Si ce n’est de faim, de froid, ce sera d’un coup de fusil.
UN DIALOGUE DE SOURD
Lucas croit en sa mission : suivre la population des loups et leurs déplacements. Un début de réponse face à la prédation. « L’humanité demeure garante de la biodiversité et n’a pas le droit d’assister à la disparition d’une espèce sans réagir » annonce-t-il à chaque réunion avec l’ensemble des acteurs concernés. Les éleveurs brandissent leur amour des bêtes. Dans la région, les mœurs anciennes, certains cœurs et esprits aussi fermés que les maisons ne font pas bon ménage avec l’ arrivée de la bête. La rudesse de la vie sur le plateau est bien réelle : simplicité rustique, aller à l’essentiel en toute autonomie, ne dépendre que de soi-même. C’est comme cela que les habitants ont survécu. Leur douloureuse détresse est palpable. Pas de place pour la compassion ou la charité, seuls la force et le courage sont de mise.
Mathilde n’aime pas les dilemmes. Convaincue qu’une cohabitation est possible elle fonce tête baissée pour coûte que coûte, nouer un dialogue en proposant des solutions. Si cela marche dans les Abruzzes et de plus en plus dans les Alpes, pourquoi pas dans cette région ? Question sans réponse ou plutôt, sans envie d’en donner une. De plus, tuer le mâle ou une femelle alpha provoque l’éclatement d’une meute et la multiplication des attaques.
LA VIE EN MEUTE
Ce roman puissant habité par un immanent désir de survie fait alterner de rares et précieux moments de quiétude, avec de terribles affrontements. Le tressaillement est palpable, augurant une tragédie à venir. Presque aussi efficace qu’une caméra, le style enflammé et précis est celui d’un homme émerveillé.
« La nuit ruisselant d’étoiles semblait veiller sur le troupeau resseré au centre de la pâture, dont le moutonnement répondait à la blancheur des astres en éclairant la forêt comme en plein jour’.
Les tirs d’effarouchement une fois autorisés, le doute germe dans la tête de Lupo et Luna. Sous le feu des balles en caoutchouc qui ébranlent la forêt déclenchant une douleur intense, ils sont affolés, incapables de saisir d’où vient ce nouvel environnement terrifiant non identifié. Blessés , ils se colleront aux parois de leur tanière pour former un caillot et arrêter l’hémorragie de sang. Les premiers soins sont faits à base de grands coup de langue sur la fourrure et qui requinquent. Verrons-nous encore longtemps ce guerrier magnifique, un mètre au garrot, gambader aux côtés de son héroïque femelle ?
CE SAUVAGE QUI DÉRANGE
Par deux fois l’humain croisera la route du prédateur aux yeux d’ambre clair , à l’éclat glacé, les pattes avant fléchies, le poil hérissé entre les épaules. Un échange bouleversant qui semble sceller une sorte d’alliance : des secondes qui s’effilocheront en éternité pour une trêve illusoire.
L’indignation douloureuse face à la cruauté s’envenime. Des solutions existent et qui marchent ! L’association FERUS et son programme PASTORALOUP dans les Alpes trouvent un bon accueil auprès des éleveurs. Former des bénévoles sur 3 mois pour aider à veiller les troupeaux de nuit. Leur credo : « La conservation du loup ne pourrait se faire sans l’acceptation par la profession agricole et les populations rurales concernées. ».
La démarche et la rudesse, la poésie, le mouvement et la singularité d’une bête sauvage sont une nécessité propre à la splendeur du monde. Que l’homme s’arroge le droit d’éradiquer le loup dans cette région isolée de France est une hérésie qui promet des lendemains désenchantés. ONE VOICE a dernièrement publié des photos d’affichettes promettant une récompense à qui tirera un loup. Quand la fiction se mêle au réel.
Écrivain populaire, Christian Signol nous fait cadeau d’un récit marqué par sa puissance d’évocation et sa verve romanesque. Et c’est passionnant. En embrassant la nature avec son regard, il nous exhorte à retrouver l’enchantement dans notre façon d’habiter ce monde.
Promenons-nous dans les bois tant que le loup est encore là.