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Chloé Dalton est conseillère en politique étrangère, passant la moitié de sa vie en l’air à interviewer les grands de ce monde. Le temps d’un confinement elle se terre dans sa vieille ferme à la campagne entourée par une mare, des champs de blé, une forêt. Et une petite chose gisante qu’elle manque d’écraser en plein milieu d’un chemin. Dans ce paysage mort d’un mois de janvier polaire, c’est un levraut guère plus lourd qu’une pomme qui va révolutionner sa vie d’humaine. Le récit de cette rencontre pas comme les autres est un petit bijou de nature-writing. À hauteur d’animal on nous promet 335 pages d’anecdotes dignes d’un récit d’éthologie aussi addictif que drôle.
Une fois ramené chez elle en laissant un minimum d’odeurs sur la boule de poils noirs immobile, le passage de la première nuit s’avère délicat. Pipette de fortune, poudre de lait et dosage approximatif, le tout dans une boîte en carton pour la nuit. Avec ses pattes guère plus longues qu’un auriculaire et aussi minces qu’un crayon, « sa bouche semble courbée vers le bas aux deux coins comme s’il était déjà légèrement déçu par la vie ».
Élever un lièvre des champs semble impossible. Avec sa petite bouche ronde en forme de « O » comme en état de perpétuelle sidération de devoir partager son espace avec cette humaine extatique en permanence penchée sur lui, il investit chaque centimètre carré de ce nouveau territoire. « Je n’aimais pas l’idée qu’on le tînt pour jouer avec lui, contre sa propre nature, simplement parce qu’il était trop petit pour opposer une résistance digne de ce nom ».
PRÉCIS D’ÉTHOLOGIE
Animal crépusculaire, le lagomorphe a une étonnante capacité d’adaptation dans des environnements rudes. Lièvre des genêts ou d’Amérique, de montagne, arctique ou corse, sa résistance n’a d’égale que sa vulnérabilité. En cas de danger il se tapit plutôt que de prendre la poudre d’escampette : nombreux meurent déchiquetés par des tracteurs. Tout comme le lapin, son crâne a une structure en treillage perforé pour protéger le cerveau des effets de choc lors des bonds. Au Royaume-Uni, il est la seule espèce de gibier non protégée par la fermeture de la chasse. Les tactiques pour contrer les menaces sont plurielles : effacer ses excréments ou ratisser le sol autour des cachettes. Il peut pousser des pointes jusqu’à 80 km/heure et souffrir de myopathie de capture, traumatisme mortel si il se retrouve enfermé ou manipulé.
ZOOM SUR L’INDIVIDU
En passant les ¾ de son temps à hauteur d’animal, Chloé Dalton réussit ce tour de force de ne jamais nous lasser. Au contraire, l’immersion est drôle, touchante, poétique et pertinente. « Il gambadait sur la pelouse du jardin tel un cheval sauvage miniature, les quatre pattes décollées du sol et pointées vers le bas avec la raideur de bâtons de saut à la corde, secouant la tête au point de faire virevolter ses oreilles ». En tapotant doucement la moquette de la chambre avant de partir à l’aventure dans la nuit noire, le comportement du petit protégé est en contradiction flagrante avec sa réputation d’animal solitaire et insondable. L’humaine ne sait pas interpréter le langage de ses pattes tour à tour frénétique et enthousiaste ou lent et précautionneux. Les mois passent, le nez et les oreilles forment un V impeccable toujours plongés dans d’exquises pousses de coriandre, émettant de doux grincements de dents.
Refusant de lui donner un nom pour ne pas d’emblée le proclamer animal de compagnie et le priver de quelque chose, elle le prépare à la liberté. Le levraut se prend de fascination pour les surpiqûres, dévale en trombe les escaliers mettant de la vie là où il en manquait. En quittant la maison à 6 mois le sentiment de perte irremplaçable dévore l’humaine. Elle ne sait pas encore qu’il reviendra. Bouleversée par cette responsabilité de l’élever, charmée par ses gestes pleins de grâce, intriguée par son mystère, le seul désordre qu’il laisse derrière lui sur le tapis est un flocon d’avoine tombé de sa patte. En plus d’un immense vide. Chaque fois qu’elle l’appelle, il colle ses oreilles contre son corps et traverse le jardin comme une fusée lui donnant de petits coups de pattes. Une nouvelle étape dans la relation humain-animal est franchie quand la hase met ses petits au monde dans un coin de la maison. Le renflement d’un petit corps derrière un rideau ne laissant apparaitre que les pointes de pattes velues fera le bonheur de cette conseillère aguerrie aux situations d’urgence les plus délicates.
‘JE’ ET LA NATURE FORMENT UN TOUT
Chaque jour qui passe la rapproche d’une nature dont elle s’était coupée. Se sentant tacitement approuvée par le plus sauvage des sauvages, ce sentiment de paix puissant ne la quitte plus. Le soir, la porte ouverte sur la nuit, la hase et l’humaine sont assises côte à côte dans un même souffle : celui de la confiance de l’une envers l’autre. L’une apporte la sécurité et l’autre la sérénité. Depuis peu un animal sauvage insondable et solitaire au tempérament doux, égal, constant, parfait et régulier habite son monde se superposant comme une couche à sa propre existence. Ce moment d’apogée d’expériences merveilleuses elle l’étend à tout ce qui l’entoure et se prend de fascination pour chaque brin d’herbe, chaque son d’oiseau. Jusqu’à confondre le chant d’un poulet domestique avec le très rare coq sauvage tropical. Nous avons oublié notre appartenance à la Nature, ce livre nous réveille !
Sans crier gare et en silence, sans leçons ni admonestations, la hase apaise et lisse toutes les tensions et brise la carapace. L’affection pour un animal n’est pas ternie par les regrets, l’ambiguïté ou le compromis : elle a une innocence pure.
« Des milliers d’heures passées sous mon toit la hase a laissé des traces infimes : empreinte quasi invisible sur un tapis de bureau, ou la chaleur de son corps qui a lentement poli la surface au fil de ses ajustements, six de ses moustaches égarées au fil des ans, quelques touffes de fourrure voletantes, empreintes humides de rosée sur le sol qui s’effacent en quelques minutes, ce qu’elle a laissé en moi est immense. »
« CE QUE TON REGARD PROMET » a connu un succès retentissant au Royaume Uni, également bestseller du Times. Ici un animal réputé indomptable baisse la garde et accorde sa confiance Ce cri d’amour pour la douceur d’un regard, l’élégance d’un geste rend unique la lecture de ce récit revigorant et intime. Ces 2 mondes qui s’entrechoquent se passent de paroles pour ne retenir que l’essentiel : leur relation est gravée dans la confiance.
William BLAKE parlait de « voir un monde dans un grain de sable » alors émerveillons-nous de la complexité et de la fugace fragilité dans chaque animal.
Pour en faire tout un monde !