Voilà un recueil de 29 poèmes coup de poing au goût brut amer, qui dérangent nos petites tranquillités. Il était temps. Notre indifférence au quotidien ne nous honore pas face au délabrement du monde animal et ces poèmes sont là pour lui rendre un vibrant hommage. Depuis 10 ans Nicolas Steffen s’attaque au spécisme, fil rouge de cet ouvrage, et il nous en livre ici son expression épurée non moins éclatante de réalisme et d’interrogations profondes.

En évoquant l’incompréhension d’un proche spéciste qui ne comprend pas les mots qui dérangent,  en abordant la difficulté de trouver sa place comme  végane face à un monde qui se dit furieux de vouloir rester  libre de tuer ce qu’il veut pour se nourrir , en parlant de l’impuissance à convaincre et  notre rage  enfouie face à des mots glaçants de celui qui passe vous agonisant d’incivilités parce que- vous comprenez- on ne mélange pas les humains et les cochons, l’auteur nous renvoie à une douloureuse réalité, et il le fait diablement bien. La vache, qui il y a une seconde était entière et sur pattes et la seconde d’après en morceaux, autant d’évocations douloureuses si justement traitées avec le bon mot, le bon ton. 

Le rêve, c’est ce qu’il nous reste pour tenir alors  un peu à la manière de  Martin Luther King, l’auteur imagine un monde  ou les enfants entameraient une grève générale à l ’école : un poème  qui incarne une tonalité, douce- amère, mordante, profondément humaine de son écriture. Pas encore désenchantée.

grève (je fais un rêve) 

Les enfants sont dans la rue

Ils ne vont plus à l’école.


Ils disent si c’est pour y apprendre ça 

Autant ne plus y aller.


Toutes ces valeurs


Tout ce savoir


Pour en arriver là


Merci bien.


Ils disent


Regardez ce que vous faites aux cochons

 Comment vous les traitez


– Et après vous voudriez


Après vous exigez

Qu’on vous suive ?


Non merci.


Ils disent 

:
Nous n’apprendrons pas à nos enfants 

À s’habituer à l’abjection.


Si nous survivons


Nous ne leur dirons pas


« C’est la vie mon ange »


« Non ça ne leur fait pas mal »


En dépassant les camions. 

Les enfants ne vont plus à l’école 

: Pas un jour de grève par-ci par-là

 Pas en grève tous les vendredis
–

 Ils n’y vont plus du tout. 

Ils disent vous nous avez menti


Sur un sujet essentiel ;


Sur le sujet le plus important du monde 

Vous nous avez menti ;


Comment voulez-vous


Qu’on bâtisse quoi que ce soit avec vous ?

 Plutôt crever.


Regardez comment vous traitez


Les mères et leurs petits


Regardez comment vous laissez faire

 Regardez ce que vous faites subir


À nos amis pour la vie.


Nous refusons d’apprendre


Ce qui vous a conduits


À ne rien voir


À faire semblant


À vous raconter des histoires.


Nous refusons d’apprendre à louer la paix

 En égorgeant l’agneau


Nous refusons d’apprendre le respect

 Devant une saucisse de veau. 

Les enfants sont dans la rue 

Ils ne vont plus à l’école 

(Ils ne vont plus à l’église à la mosquée à la synagogue non plus). 

Ils disent jusqu’à l’arrêt des massacres

 Définitif


Nous n’y remettrons pas les pieds.


Les parents peuvent nous fourrer dedans 

De force 

Nous nous boucherons les oreilles.


Les parents peuvent continuer à nous les fourrer dedans 

De force


Nous nous boucherons la bouche.


Nous recracherons.


Nous n’avalerons plus un seul morceau


Une seule valeur


Un seul commandement


Un seul principe


Tant que cette question ne sera pas réglée. 

Il y a de la maestria dans ces poèmes, celle de nommer l’indicible. Ce sont des textes courts, rythmés, percutants, imposant de regarder en face l’invraisemblable et l’innommable. Avec la douloureuse délicatesse qui est sienne, Nicolas Steffen nous fait appréhender autrement ceux qui partagent la terre avec nous – et il nous invite à poser sur nous-mêmes un autre regard. La réflexion est ouverte. En incluant les animaux dans le cercle de notre considération morale, il rebat les cartes de notre douteuse moralité à vouloir à tout prix se cabrer face au changement, s’offusquer face à l’outrance de dire les choses, se détourner la face quand les images insoutenables sont autant de coups de poings au plexus pas si solaire que cela.

Quand nous descendons dans la rue pour porter la voix de ceux qui n’en ont pas et prêts à dégainer notre stylo pour signer une énième pétition, Nicolas Steffen lui, s’arme de son talent poétique, de sa rage chevillée au corps, de sa tendresse infinie pour toutes ces victimes animales. Son ouvrage est essentiel, se mettant à la place de l’animal mais aussi de l’humain : rien n’est simple, la césure date de Descartes qui n’avait pas tant raison que cela, lui et toute sa bande. En détournant notre regard, nous nous éloignons de notre propre nature, et nous coupons du Vivant. En prenant conscience que le malheur peut naître sous nos yeux, il importe alors de repenser notre rapport au peuple animal. Si les produits laitiers ne sont plus nos amis pour la vie, les vaches meuglant leur désespoir de perdre leur veau de vue, partagent ce même point de vue.

Ce livre c’est avant tout un unique cri d’amour éperdu pour les milliards d’animaux maltraités, abandonnées, expérimentés, abattus, et en ce sens il est indispensable. En effet, même si nous savons, nous oublions, même si nous voulons, nous hésitons, même si nous aimons, nous emprisonnons : ce recueil remet prodigieusement le feu à une étincelle faiblarde : notre conscience ! A l’heure ou d’incessants brasiers de flammes dévoraient la nature et que l’on ne déplorait aucune victime au JT de 20 heures, l’auteur lui, agite avec fureur l’oubli de ces morts animales, indicibles cris. Morts sans traces de souvenirs.

La poésie et le pouvoir d’évocation de Nicolas Steffen vibrent à l’unisson, comme des fulgurances qui refont surface dans notre esprit. Nous avons toutes et tous un jour croisé un animal mal en point, vu un steak sous cellophane, peut-être été témoins de la joie toute merveilleuse d’une vache au pré, entraperçu un camion sur une autoroute ne laissant pointer que des groins terrifiés, ou alors pris dans la figure une remarque violente d’un passant qui vous renvoie votre pétition aux oubliettes. Dénier des droits aux autres êtres sentients parce qu’ils ne sont pas humains, c’est dénier des droits aux humains, le problème étant la souffrance et non pas celui ou celle qui l’éprouve. L’auteur nous pose cette question abyssale : pourquoi voulons nous tuer les animaux à ce point ?

 « AU-DELÀ DE CETTE FRONTIÈRE » est aussi un ouvrage de sensibilisation magnétique à mettre entre toutes les mains ; le ton est juste,  et  en aucun cas donneur de leçon. Il est d’une grande urgence pour notre survie morale et donc survie tout court, de changer de paradigme, de repenser notre lien au Vivant et de trouver aussi appétissante une tranche de citron sur une assiette, sans cadavre au-dessous.


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