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Quand l’une des écrivaines de SF américaine à la renommée internationale inspire une grande philosophe belge, on peut s’attendre au plus déroutant des ouvrages. N’ayant de cesse d’interroger notre rapport aux animaux, Vinciane Despret y consacre une large part de ses travaux. Dans « AUTOBIOGRAPHIE D’UN POULPE et autres récits d’anticipation » elle nous projette dans un futur pas si lointain. Une nouvelle branche imaginaire de la linguistique, la thérolinguistique, s’est mise à décrypter poèmes, romans et œuvres littéraires laissées par l’animal au travers de ses traces. Trois courts récits parlent de la poésie vibratoire des araignées, de l’architecture éphémère des wombats et enfin, d’aphorismes du poulpe.
Parlons-en de cette créature marine !
Nous sommes au 3ème millénaire. Près des calanques de Cassis, des pêcheurs sont tombés sur des débris de poterie avec des fragments d’écriture à base d’encre de céphalopode. Ils font tout naturellement appel à l’association de thérolinguistique pour y voir plus clair.
Qu’essaye de nous dire l’animal aux 8 bras et à l’intelligence exceptionnelle ? Préoccupé de ne jamais laisser de traces pérennes, il excelle dans l’art de la furtivité. Au 20ème siècle on supputait que le nuage d’encre derrière lequel il se dissimulait le temps de changer de forme et de couleur, le rendait méconnaissable aux yeux des prédateurs. Grâce à ses cellules photosensibles chromatophores, il ‘sentait’ la couleur de son environnement à même la peau. Une façon de faire monde avec la lumière des choses non plus pour voir mais pour être vu.
Fin du 21ème siècle : cette forme d’expressivité se veut délibérée. La pieuvre veut dire quelque chose et sa pratique devient autant picturale que textuelle.
En entremêlant le vrai du faux avec cette virtuosité qu’on lui connaît, Vinciane Despret nous embarque dans un récit d’anticipation où rigueur scientifique et fiction ludique convergent en une fable morale euphorisante. Car oui, alors que tous nos liens avec le peuple animal se disloquent, que tout brûle, le salut ne viendrait-il pas de cette faculté à lire ce que toutes les espèces animales ont à nous dire ? Baptise Morizot précurseur de l’art du pistage, dit de toute trace ‘qu’elle recèle une valeur expressive complexe, s’apparentant à une forme d’écriture.’ Un héritage, un message, une direction à emprunter.
Utopie poétique dans laquelle on se prend à se perdre avec délice, l’ouvrage met en lumière notre société qui souffre d’une absence de sensibilité. Pour pallier ce manque, l’association des thérolinguistique envoie des étudiants en stage pour aider au décryptage des « textes » de poulpes dans des communautés où animaux et humains se fondent et apprennent à s’articuler ensemble.
Avec son imagination débordante, Vinciane Despret nous parle du progrès, défini ici sous l’angle des représentations. Notre manière d’appréhender le monde reposerait sur une composition artistique. La philosophe a le sens du jeu, son autobiographie d’un poulpe est une promesse d’histoires. Cette cosmologie sensible émerveille, et la puissance de ses mots diversifie les mondes.
Voilà une étonnante expérience de pensée nourrie de découvertes scientifiques qui ouvre la voie à un décentrement nécessaire de notre condition d’humain sur Terre.
Il faut voir de l’art dans chaque geste sauvage.
Semer l’espoir, éveiller le regard.