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Cette pépite noire suffocante – véritable ode viscérale aux créatures peuplant les abysses – a des allures de roman de survie hallucinant. Rythmés par le volume d’oxygène qui baisse à chaque chapitre, les paliers s’enchainent dans une course contre la montre engagée par Jay. Jeune homme discret et peu sûr de lui, il est parti plonger dans l’Océan Pacifique, au large des côtes californiennes à la recherche de la dépouille d’un père craint et admiré. Il a oublié ses gants, n’a pas de montre connectée ni de lampe torche. Un pari risqué donc. La visibilité sous l’eau est médiocre et le cadavre d’une otarie flottant non loin d’un récif, augure d’une suite dantesque. Sa vie bascule au bord d’un canyon sous-marin d’un kilomètre et demi de profondeur, un havre noir et glacial. Quand calmar géant puis cachalot ne font qu’une bouchée de lui, une lutte épique s’engage. Sauf que « Homme contre Océan. Le combat n’est pas équitable. Il ne l’a jamais été ».
Daniel Kraus est romancier et scénariste à succès. Dans cet étouffant huit clos, il revisite le mythe de Jonas avalé par une créature marine. En s’entourant de scientifiques et de biologistes, il s’est approché au plus près d’une réalité glaçante, maitrisant à la perfection les descriptions anatomiques : une immersion plus vraie que nature dans l’estomac d’un cétacé. Toucher, ouïe, vue, goût et odorat : tous les sens en alerte, nous frémissons en apnée avalant 377 pages haletantes.
DE L’ART DE SE POSER DES QUESTIONS EXISTENTIELLES AU FOND D’UN ESTOMAC
Une histoire d’absolution, de réconciliation, de construction dans l’opposition père – fils, voilà un thème revisité maintes fois en littérature. Sauf qu’ici, le cétacé joue un rôle central. Il porte tour à tour le masque de la menace et celui du sauveur ou du médiateur. Jusqu’à un certain point : car lorsqu’un calmar géant doté de huit tentacules hérissées de crocs dentés et d’un bec meurtrier vous aspire au fin fond d’un gosier de cétacé, l’enfer à côté fait pâle figure.
Où trouver la lumière dans les ténèbres ? Dans les regrets, les souvenirs ou l’action. Ou dans les éclats bioluminescents du calmar. Des questions existentielles scandent sans relâche les tentatives avortées de remonter le long du gosier. Un cachalot ça mange, ça digère avec ses quatre estomacs, ça remonte pour prendre de l’air et puis ça replonge pour chasser. Sa force n’a d’égale que sa grâce inattendue, son regard est une bille irisée sur l’immensité d’une peau ébène contrairement à l’œil du calmar, aussi gros qu’un ballon de football.
L’habile construction du récit est rythmée par des flash-backs en écho au moment présent. Le temps poursuit son œuvre avec ce cylindre cabossé de 15 litres en acier qui se vide inexorablement. Jay digère son passé de fils, pour survivre à ce présent terrifiant et trouver la sortie du cauchemar. Sous l’eau, les clics d’un cétacé se propagent sur des dizaines de kilomètres pour communiquer : les défunts n’auraient-ils pas trouvé dans ce liquide originel, l’occasion d’établir un lien avec les vivants ?
UN VIBRANT PLAIDOYER POUR L’OCÉAN
Ce roman noir est avant tout un puissant cri du cœur en hommage à la beauté du vivant. Ici le cachalot est comme
« Un vaisseau pour dieux, couvert d’un goudron primordial qui déplace l’océan tout entier ». ( ) « Leur rostre de vaisseau de croisière et leurs corps de sous-marins démolissent la surface tranquille des eaux, comme la démonstration de force désinvolte de titanesques danseuses ».
Le père de Jay était une légende vivante dans les rues de Monterey, fixant le fond de l’Océan ou palmant avec frénésie sans compter les heures. Sa rage envers l’humain qu’il transmettait à son fils n’avait pas de limites ;
« Le respect des animaux, ça veut dire vivre avec eux. Les Inuits ont placé la baleine au centre même de leur société. Une seule baleine nourrissait un village entier. Chaque morceau intégrait une partie de leur vie ».
Aujourd’hui les baleiniers japonais et leurs canons lance-harpons désincarnent l’âme de l’Océan : parfois certains animaux se prennent dans des filets et meurent de faim, d’autres sonnés par des sonars hypnotiques perdent le nord. Pollution, tourisme et chasse vident les mers de leurs habitants. Il n’y a pas si longtemps les becs de calmar étaient l’ingrédient de base de l’ambre gris; concrétions cireuses rejetées par les baleines et utilisées pour les parfums de luxe. Un vrai diamant des mers.
Sauver les espaces c’est sauver les espèces.
Père et fils avaient en commun impatience, frustration, irritation, exaspération, colère, amertume, dégoût, dérision : pas forcément pour les mêmes raisons.
L’ANIMAL MEDIATEUR ENTRE LA VIE ET LA MORT
Vivre dans l’ombre d’un père imposant, homme-séquoia, légende du coin et vieux briscard haut en couleurs, n’est pas reposant. Même au moment le plus douloureux, l’un cherche l’autre mais ne le trouve pas. Un rendez-vous raté en terre familiale. Ici, naître est un processus et non un évènement. Happées par un souffle mystique lumineux, âme animale et humaine se répondent dans l’intimité d’un estomac ou d’un sphincter. Quand quête onirique et récit à suspense jouent avec nos nerfs, il est temps de remonter à la surface, encore faut-il avoir suffisamment d’air en réserve.
Ce roman aussi noir à la puissance d’évocation magistrale nous parle de chute et de rédemption, de mort et de renaissance, de miséricorde et de communion : chaque pas existe par la grâce de ce qui a chuté et a pourri devant nous.
Le cachalot devient tour à tour arche, prison, école, église, lit d’hôpital ou berceau et réapprend à l’humain à communiquer avec sa part animale.