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Notre histoire est liée à celle du chien qui 35 000 ans avant notre ère, est né loup. Quelle place occupe t-il dans notre vie, dans notre façon d’être au monde ? Ovidie a toujours vécu aux côtés de chiens marqueurs de son existence, de son être tout entier. En nous racontant leur histoire, elle nous parle aussi du combat des femmes. « Clébards » et « Sales chiennes » sont les premières victimes du patriarcat et ont développé au fil de l’histoire de l’humanité une relation unique, main dans la patte. Le capitalisme s’est fondé sur une double exploitation : celle des animaux et celle du corps des femmes. Un constat qui l’interpelle.
« ASSISE, DEBOUT, COUCHÉE ! » est une biographie canine qui rend hommage à ses plus fidèles compagnons de route. Eddy, Raziel, Alaska, Freyja et Brünnhilde auront marqué son cœur à jamais, certains plus que d’autres. L’occasion de parler d’eux c’est aussi nous plonger dans l’histoire du canidé. Depuis la féministe Marguerite Durand et son cimetière pour chiens au XIXe siècle, jusqu’aux bénévoles dans les refuges au XXIe siècle. Dans ce témoignage caustique, turbulent, touchant, et engagé, le poing levé d’une battante qui n’aura jamais accepté de se ‘coucher’ face à ses détracteurs nous embarque dans ses batailles intimes. Les histoires se mêlent, les combats se répondent. Tout fait écho.
Très tôt le chien a une fonction affective, gardien des plus vulnérables dans les foyers – enfants, femmes – et devient vite partenaire social. Son développement fondé sur l’empathie lui assure une place bien définie : on s’y attache mais c’est aussi un souffre-douleur. Contrairement aux loups, il aboie, ce qui le sauvera dans certaines situations. Acteur à part entière dans sa relation à l’humain, il l’influence grandement : il était temps de lui redonner une histoire. C’est chose faite grâce à ce livre enragé parfois, féroce souvent, et qui n’exclue jamais la douceur que lui inspire ses compagnons de vie. Ils l’ont véritablement construite, lui ont sauvé la vie et sont tous le marqueur d’une époque. Il ne faut pas se retrouver seule au combat ; petite fille déjà elle emmène son patou Eddy partout où ses pas la portent. « Prends le chiens au cas où.. » « lui conseille t’-on. De cette image publique qui lui colle à la peau, de ce rejet familial, de cette fuite vers la capitale, à chaque étape de sa vie, il y aura toujours un chien collé à ses basques.
L’amour canin de sa vie est un bulldog anglais. Raziel et elle, c’est une co-dépendance bienheureuse. Lui ne demande qu’à exister dans son regard à elle : et elle sera toute sa vie pour lui, qui accorde la grâce sans aucun jugement. Une intimité construite sur une confiance absolue bilatérale ; il est son compagnon d’infortune, une source de réconfort, sa famille. Un authentique maïeutichien. Elle tatouera à sa cheville le numéro d’immatriculation de Raziel, marqueur biographique, processus corporel de biographisation qui marque un moment clé de la vie de ce personnage en marge de la société.
CAUSE ANIMALE : UN COMBAT DE FEMMES
Le patriarcat repose sur une double domination : celle des femmes et des animaux comme propriétés des hommes, premières victimes, qui dès lors évolueront ensemble, dans l’assiette ou dans un lit. D’un point de vue idéologique et sociologique, le sexisme et la haine séculaire à l’égard des femmes ont déniché le mot ‘chienne’, celle qui trahit toutes normes sociales humaines en étant infidèle. Il n’est pas surprenant de compter un maximum de femmes investies dans la cause animale. : un engagement politique qui attire comme le féminisme. En 1893 au nombre des maladies répertoriées dans le ‘GUIDE PRATIQUE DES MALADIES MENTALES’ on y trouve ‘toute affection exagérée pour les animaux’. Faire preuve d’empathie pour une autre espèce était donc perçu comme un trouble psychiatrique ! La corrélation entre la violence faite aux femmes et aux animaux n’est plus à prouver : le foyer reste le lieu de tous les dangers, ‘unies dans la rouste nous sommes liées aux clébards face à la conjugalité ‘.
Dès 1883 en France et en Grande Bretagne, de nombreuses militantes antivivisectionnistes s’engagent également au sein d’organisations féministes. Femmes de lettres et intellectuelles s’emparent de la question animale : une double lutte contre la communauté scientifique qui cherche à démontrer que toute femme ne peut espérer s’affranchir d’une tutelle masculine, étant biologiquement inférieure..
TIMIDE CHANGEMENT DE PARADIGME
Les mentalités évoluent et l’on ne peut que saluer le courage de Jean-Pierre Hutin pleurant publiquement son fidèle Mabrouk figure iconique de 30 millions d’amis, mort subitement à 6 ans. Sans filtre avec une absence totale de contrôle un homme dit enfin haut et fort le champ de mines qu’est son cœur après le départ de son compagnon de vie. Une peine souvent incomprise et pour laquelle nous sommes seuls face à l’indicible vide. Le succès du livre « Son odeur après la pluie » met les mots justes sur une douleur qui 10 ans après ne cicatrise pas. Aimer les chiens c’est accepter une certaine idée de la mort, qu’ils partiront avant nous : un cadeau et une malédiction. Le deuil canin reste encore un impensé.
Le chien a un pouvoir thérapeutique et de médiation, parfois psychopompe, marqueur biographique d’une existence. Son acceptation dans l’espace public urbain est un vrai enjeu politique. En combinant son amour du cinéma et des chiens, Ovidie a organisé un festival international de films de chiens ainsi qu’un colloque autour de la question canine. ‘Le chien c’est un projet de vie’ dit-elle. En détaillant son lien viscéral à ses corniauds, elle livre dans ce récit percutant – en lice pour le prix Maya 2025 – une biographie mi humaine mi animale avec sa verve habituelle emplie d’une familiarité moqueuse et amusée entrecoupée de fragments d’histoire de la relation mouvementée de l’homme à son meilleur ami.
Le chien est le dernier rempart contre les agressions, enfant de substitution, ayant passé avec les femmes une alliance mystérieuse pour survivre à la violence. Il est le mari décédé, le bébé qu’on ne peut plus avoir, un membre de la famille, thérapeute et confident Une escorte magnifique. S’il ne ‘sent’ pas quelqu’un, il alerte, véritable tri sélectif sur pattes. Il est le compagnon de vie, celui qui reste quand on n’a plus rien. Mais le chien est aussi le défenseur du foyer, garde du corps, le protecteur de la rue, le dernier rempart contre les violences masculines.
En ce moment, près de 3 millions de chiens errants marocains risquent l’extermination pure et simple par le pays hôte de la coupe du monde de football 2030. Malheureusement ni le premier ni le dernier canicide. Le chemin est encore long dans nos sociétés étriquées pour envisager une fois pour toutes l’animal comme un individu à part entière.
À croire KAFKA
‘ Les chiens sont tout le savoir, la somme de toutes les questions et de toutes les réponses ».
Ce n’est pas Ovidie qui dira le contraire.